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Qui était Lev Nussimbaum, l’auteur du superbe “La Fille de la Corne d’or” ? avril 14, 2006

Posted by acturca in Histoire, Livres, Turquie.
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Le Monde
Monde des livres, vendredi 14 avril 2006, p. LIV5

Vie et roman de Kurban Saïd

Comme beaucoup de jeunes femmes turques aujourd’hui, Aziadeh vit à Berlin. Mais elle n’est pas une immigrée. Nous sommes en 1928 et l’héroïne de ce roman subtil et capiteux est plutôt réfugiée politique, chassée de chez elle par la révolution d’un pays qui ne s’appelait pas encore la Turquie.

Jeune aristocrate, promise naguère à un harem princier mais obligée désormais de surveiller ses dépenses, elle étudie la philologie orientale à l’université. La
religion, la tradition, la généalogie règnent sur sa vie berlinoise. Son père, dignitaire déchu, personnifie tous ces codes de la Corne d’or avec une tendre bonhomie et contribue à figer l’existence de sa fille, confite dans les vieux mots, les antiques prononciations et le souvenir ému de sa ville : Constantinople.

Mais les hormones parlent aussi, fort impérieuses, paraît-il, dans le Berlin des années 1920. L’auteur, Kurban Saïd, ne l’ignore pas, il y vivait : son roman parut à Vienne en 1938. C’est aussi de Vienne qu’arrive le docteur Hassa, un otorhino divorcé qui soigne Aziadeh et s’éprend d’elle. La très sage jeune fille répondra-t-elle à ses avances ? Un infidèle ? Impensable ! Mais qui pense lorsque paraît l’amour avec le désir ? Hassa n’est d’ailleurs pas tout à fait un
chrétien, un Franc : ses origines sont bosniaques, ses ancêtres étaient musulmans… c’est donc à Sarajevo qu’Aziadeh l’emmène en voyage de noces, commençant ainsi la croisade amoureuse qui devrait ramener le médecin occidentalisé vers ses origines.

S’engage alors le combat que tant de femmes connaissent – et remportent si l’amour vrai les guide – lorsqu’il s’agit de corriger un grave défaut du partenaire. Dans les cafés, les hôtels de montagne, les cercles d’amis et jusqu’au bal masqué de carnaval, Aziadeh observe celui qu’elle aime, pardonne l’accessoire, reste inflexible sur l’essentiel, supporte les défaites, célèbre les succès et ne pactise jamais. Pas plus qu’elle ne pactise dans l’autre campagne qu’elle doit mener, au sujet d’un autre homme, un prince du sang parent du calife renversé, chassé lui aussi par Atatürk et ses révolutionnaires. Elle ne l’a jamais vu, elle le croit mort, mais elle lui était depuis toujours fiancée par sa famille et se sent soumise à lui par les obligations les plus sacrées. Le prince, réfugié à New York, est devenu scénariste, et ivrogne. Aziadeh le retrouve : le devoir ! Toujours le devoir. La voilà aux prises avec deux hommes, l’un et l’autre charmants et dévoyés l’un et l’autre par l’Occident. De cette situation inextricable, elle parviendra à se
sortir par le haut, vers l’amour et le bonheur.

On peut lire cette superbe histoire comme un commentaire sur le côtoiement des races et des religions, sur l’acceptation ou le refus de l’autre, voire sur la fragilité des unions mixtes : c’est souligner l’évidente actualité du texte. Mais Kurban Saïd visait sans doute plus haut en peignant son admirable héroïne. Le thème de la fidélité irrigue ces pages : fidélité au conjoint, mais aussi aux origines, à la religion, et même à l’histoire.

SOUPLESSE D’ANGUILLE

Mais qui est donc Kurban Saïd, cet auteur des années 1930 dont on n’a pu lire en France qu’un autre roman (Ali et Nino, éd. Nil, 2002, J’ai Lu, n0 7959) ? Un Turc, assurément, un pieux musulman, un Stambouliote surdoué ? La grosse biographie publiée avec ce roman nous éclaire, et ce qu’elle révèle est si passionnant qu’on la lira avec avidité, même si le biographe y raconte ses propres démarches avec une complaisance parfois lassante sans toujours éclairer certaines obscurités.

Tout commence en 1905, en Azerbaïdjan, à Bakou, capitale éphémère du pétrole, avec la naissance de Lev Nussimbaum, d’un père milliardaire et d’une mère qui deviendra bolchevique avant de se suicider. La famille est juive. Le père et son jeune fils fuient la révolution russe vers Istanbul. Le biographe raconte leur errance dans l’Europe de l’époque avec verve et compétence. Il montre
comment le jeune Lev s’adapte avec une souplesse d’anguille aux bureaucraties du système allemand. Il explique comment, peut-être frappé par son bref séjour en Turquie, il s’affuble d’un nom turc – Essad Bey -, devient orientaliste, puis musulman, enfin journaliste de haut vol, notamment à la Literarische Welt à laquelle contribuaient Walter Benjamin ou Thomas Mann. Etabli à Berlin, il
publie de nombreux essais et biographies. La montée des nazis le force à s’installer à Vienne, d’où l’Anschluss le chasse après un voyage aux Etats-Unis et un divorce venimeux. C’est à cette époque qu’il publie ses deux romans sous le pseudonyme de Kurban Saïd avant d’aller mourir, à 36 ans, en Italie : une histoire superbe, un roman délicieux.

Jean Soublin

LA FILLE DE LA CORNE D’OR de Kurban Saïd.
(Das Maedchen vom goldene Horn)
Traduit de l’allemand par Odile Demange,
Buchet Chastel, 318 p., 22 ¤.

L’ORIENTALISTE (The Orientalist) de Tom Reiss.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Jaouën,
Buchet Chastel, 450 p., 25

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