Le grand réveil d’Izmir juin 6, 2006
Posted by acturca in Histoire, Livres, Turquie.Tags: Ahmet Piristina, Ali Muzzafer Tunçag, Aysegul Kurtel, Institut français d'études anatoliennes, Isabelle Lévêque, Izmir, Konak, Lucien Arkas, Marie-Carmen Smyrnellis, Smyrne, Tire
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Les Echos (France), no. 19679, vendredi 2 juin 2006, p. SWE14
Philippe Chevilley
Séjour tout en contrastes dans l’ancienne Smyrne, le grand port turc. Sur les quais, les tables et les chaises des terrasses de café sont si près du bord qu’on les croit prêtes à plonger.
Du haut de sa tour de verre, l’armateur Lucien Arkas contemple le port d’Izmir. Les conteneurs multicolores miroitent sous un soleil doré de fin d’après-midi ; quelques bateaux dessinent un trait d’écume dans l’eau saphir. Comme il paraît modeste, ce port, vu du ciel, somnolant dans le lit géant du golfe mythique, bordé par 3 millions d’habitants. Il ne faut pas s’y fier…
Pour cet homme affable, dont la famille est venu s’installer il y a trois siècles dans la cité répondant alors au nom de Smyrne, « Izmir a eu des hauts et des bas depuis l’Antiquité, mais c’est toujours le port qui lui a donné sa prospérité ». Lucien Arkas a un grand projet ; à la tête d’un pool de 140 industriels et commerçants de la ville, il compte racheter la concession de l’établissement bientôt privatisé. Au menu : dragage des eaux pour permettre aux grands bateaux d’accoster, prolongement des quais… Dans ses yeux brille le rêve de la métropole d’antan, premier port d’Asie mineure, gigantesque melting-pot industrieux et flamboyant. Oubliée par le voyageur, au profit de la malle aux trésors d’Istanbul, la troisième ville turque, située sur la côte égéenne, s’est lancée un défi héroïque : se montrer plus grande que son passé.
Une vue à couper le souffle
Soyons franc : Izmir, au premier coup d’oeil, ne rappelle en rien la Smyrne orientale des XVIIIe et XIXe siècles qui fascina tant les écrivains français. Il vaut mieux laisser rêves et classiques au fond de sa valise. La surprise n’en est que plus belle. Quelques minutes après avoir quitté l’aéroport, alors que le taxi dévale les collines qui dominent la cité, s’offre, derrière un bric-à-brac urbain d’immeubles lourdauds, une vue à couper le souffle. On ne le savait pas, on ne le savait plus : Izmir est une des plus belles baies du monde – à l’image de Rio, qui en matière de bâti n’est guère mieux lotie… En apesanteur, rendu léger par cette eau-forte à l’horizon infini, on atterrit sur le front de mer, où une grande avenue bordée d’une promenade de plusieurs kilomètres – un rêve de joggeur – nous fait longer la ville du sud au nord.
Les immeubles de sept étages semblent défier la mer, comme si un rideau de béton s’était abattu sur la ville, au temps où des promoteurs sans scrupules imposaient leur loi aux grandes cités du monde. Mais des loggias colorées confèrent à ces bâtiments collés les uns aux autres une décontraction toute méridionale. Vus d’ensemble, ils se fondent dans le paysage, comme aspirés par le ciel bleu-blanc.
Une fois passés les grands équipements publics – mairie, centre culturel – et la place Konak avec sa populaire tour de l’horloge, on accède au vrai centre de la ville, là où s’est écrite son histoire. On goûte la promenade entre le Konak Pier, centre commercial de luxe installé dans un bâtiment d’Eiffel du XIXe, et le Pasaport, l’ancienne douane, qui abrite un embarcadère pour la « navette » reliant différents points du golfe. Cette partie du quai, étroite, mordue par des vaguelettes émeraude, avec ses bâtiments tout proches de la mer, ses terrasses de café aux tables et chaises si près du bord qu’on les croit prêtes à plonger, rappellent sans doute le mieux la Smyrne d’antan, à fleur d’eau.
Passée la place de la République, où trône la statue d’Attatürk sur son cheval, vient le Kordon avec sa large promenade gazonnée, sa piste de jogging en bitume rouge et sa rue pavée – pour ralentir la circulation. Cet aménagement est tout un symbole : celui du sauvetage, sur le fil, d’Izmir. A l’aube du XXIe siècle, la ville court au désastre : son urbanisme perd tout contrôle, ses eaux polluées rougeâtres dégagent une odeur fétide ; le coup de grâce risque d’être porté par quelques technocrates fous de béton : une autoroute doit être construite au bord de l’eau. Dieu merci, une nouvelle équipe municipale menée par un maire volontaire et écolo, Ahmet Piristina (décédé depuis, en 2004), interrompt les travaux. La terre remblayant le front de mer est transformée en jardins et promenades, tandis que de grands travaux d’assainissement rendent à la baie ses eaux bleues, sa brise parfumée et ses poissons… Au bout du Kordon, juste avant le port, deux piles de pont témoignent encore de ce projet délirant, qui attend aujourd’hui les derniers recours pour être totalement enterré. On croise les doigts…
Flâner le long du Kordon où se concentrent les meilleurs restaurants et bars de la ville est un bonheur. Zigzaguer de cafés en boutiques ; se mêler le soir tombé aux groupes d’Izmiriotes élégants ; observer les hommes qui jouent au backgammon aux terrasses en buvant leur raki ; et, pour les amateurs, suivre les matchs de foot du Galatasaray (champion 2006) ou de Fenerbahçe… en marchant – un café sur deux installe une télé en plein air. Cette modernité tranquille évoque l’âme de Smyrne du temps de sa splendeur.
Car on n’efface pas d’une coulée de béton un passé aussi riche. Smyrne est une des villes les plus anciennes du monde, habitée dès le IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Elle fait partie de la confédération des douze grandes cités ioniennes. Homère y serait né, dit la légende, au bord des rives du fleuve Mélès. Plus tard, elle s’affirme comme un des phares de l’Empire romain en Asie, puis comme la deuxième ville bizantine. Convoitée de tous, elle passe dans toutes les mains : les Seldjoukides, Tamerlan, les chevaliers de Rhodes, les Génois… avant de tomber dans l’escarcelle de l’Empire ottoman en 1425.
Elle devient alors la grande passerelle économique et commerciale entre Orient et Occident. Des caravanes arrivent de Perse et de Syrie et convergent vers Smyrne – Théophile Gautier évoque encore au XIXe siècle le pont des caravanes, avec son défilé de chameaux, qui relie les routes de l’arrière-pays au port. Le coton, les étoffes, les raisins, les figues remplissent les cales des bateaux.
Du bazar à la ville musulmane
La ville se peuple de marchands grecs, arméniens, juifs et européens. Les marchands non musulmans, majoritaires (qui lui vaudront le surnom de « Smyrne l’infidèle »), habitent dans l’actuel centre, tandis que les musulmans, petit peuple et fonctionnaires, vivent dans les collines. Les « hommes d’affaires » venus d’Europe, comme la famille Arkas, tiennent le haut du pavé – au XVIIIe, les Français dominent, au XIXe, ce sont plutôt les Anglais… les deux communautés participent à la modernisation de la ville (nouveaux quais, chemins de fer, tramway…). Au XXe siècle, les événements se précipitent, détruisant le subtil équilibre de ce modèle cosmopolite : la Première Guerre mondiale, qui voit les Ottomans se ranger du côté des perdants ; le réveil des nationalismes qui exacerbe l’antagonisme gréco-turc ; et la révolution nationale menée avec succès par Mustapha Kemal. Le futur Attatürk s’empare en 1922 de la cité, dont le coeur est détruit par les flammes. La plupart des non-musulmans s’enfuient. Rebaptisée Izmir, la ville renaît tant bien que mal de ses cendres, s’inspirant d’urbanistes français pour se reconstruire – les frères Danger (disciple d’Henri Prost, l’urbaniste de Casablanca).
En quittant le front de mer, il est possible de retrouver ces parfums de Smyrne, ces effluves de l’histoire, pour peu qu’on ait le nez un peu aventureux. Le bazar, qu’on rejoint en empruntant la passerelle courbe au pied de Konak Pier, est le lieu idéal pour brouiller la carte du temps. Il invite à se perdre dans un dédale de ruelles ombragées, couvertes d’un entrelacs de vignes vierges verdoyantes, de « han » (caravansérail) restaurés où l’on peut déguster le traditionnel café turc. Tableau de mille couleurs et matières ; passants pressés ; vendeurs ambulants poussant leur petit chariot de prunes vertes acides et croquantes…
Mais, pour vraiment remonter le temps, il faut prendre de la hauteur : Dans le quartier populaire de Basmane, qui avait été épargné par l’incendie de 1922, on retrouve la Smyrne musulmane du XIXe siècle avec ses rues en pentes et tortueuses, ses escaliers, ses petites maisons bleues ou jaunes décaties.
Certaines ont été rénovées, comme la délicieuse rue des Otels au pied de la colline, aux immeubles pastel. Ali Muzzafer Tunçag, le maire de Konak (quartier du centre-ville regroupant 1 million d’habitants), ne manque pas d’ambition : c’est tout le coeur de ville qu’il veut restaurer, pas à pas… De l’autre colline, dominée par les ruines antiques de la forteresse Kadifekale, s’offre un panorama superbe sur la ville et le golfe… mirages de vaisseaux fantômes, fendant l’eau avec lenteur, alourdis par leurs précieuses cargaisons.
Objectif 2015
L’Agora, située derrière le bazar, ne comblera pas votre désir d’« antique ». Il faudra être patient. Car il est prévu de dégager un amphithéâtre romain au coeur de la ville, qui – Didier Laroche, chercheur auprès de l’Isea (Institut français d’études anatoliennes) d’Istanbul nous le révèle – coiffe sur le poteau (ou sur la colonne) le grand théâtre d’Ephèse, avec un diamètre supérieur de quelques mètres (155 mètres exactement). La ville voit loin. Bien décidée à renouer avec sa période dorée, elle s’est déclarée candidate pour une exposition universelle en 2015, sur le thème de la santé. Aziz Cocaoglu, nouveau maire d’Izmir, évoque dans cette perspective de multiples projets culturels, touristiques et éducatifs.
Après la visite des collines, le retour au front de mer est déroutant : fini les rues étroites et silencieuses, les jeunes femmes voilées, l’appel à la prière… Les quais d’Izmir sont « laïcs ». A Izmir tout cohabite, le passé et le futur, le business et le farniente. A la fin du jour, on se perd dans les petites rues d’Alsançak (à la pointe, juste avant le port) mélange de Quartier latin et de Pigalle, prisé des étudiants et des bobos. Par les ruelles piétonnes traversières, l’oeil capte des bouts de ciel violet. Le crépuscule claque des doigts et les lumières s’allument. Une cargaison d’étoiles s’abat sur la ville, effaçant toute notion de temps et d’espace. Izmir tourne ses yeux vers la mer, aspire une goulée de vent, écoute battre le coeur des mondes lointains, comme chaque soir, depuis la nuit des temps.
Carnet pratique
Saisons idéales : mars à juin, septembre à décembre.Change : 10 YTL (nouvelle livre turque) = 5 euros environ.
Transports : Turkish Airlines (via Istanbul ou Ankara), Lufhansa (via Munich), etc.
Loger : hôtels internationaux classiques, avec vue sublime pour ceux qui sont en bord de mer. L’hôtel Izmir Palas (00.90.(0).232. 421.55.83) offre une situation idéale sur le Kordon et un bon rapport qualité prix.
Restaurants, bars : entre mezze et produits de la mer, on mange bien dans toute la ville. Sur le Kordon, Deniz (00.90.232.464.44.99) est considéré comme le meilleur restaurant de poissons. La dernière « sensation » est située à quelques kilomètres du centre-ville : le surréaliste Cumba (Istanbul cad., 54, Bornova, tél. : 232.388.37.73), restaurant de luxe, qui se cache derrière une station d’essence sur l’autoroute. Vue sur toute la ville, jardins en terrasses, cuisine raffinée.Point de ralliement : le Centre culturel français d’Izmir (Cumhuriyet bd, 152), dont le créatif et bouillonnant directeur, Jean-Luc Maeso, nous a servi de guide pour ce reportage.
Restauré de frais, avec ses murs d’un beau jaune d’or et son jardin créé par l’historienne-paysagiste Isabelle Lévêque, il offre un havre de paix en plein centre-ville (juste derrière le Kordon). Avec en saison des expositions, des concerts et spectacles de qualité. Sans oublier le restaurant attenant La Cigale, très agréable, couru par toute la jet-set d’Izmir.
Galeries d’art : à la pointe d’Alsançak, dans la rue parallèle au Kordon. Mention spéciale à la galerie K2 (Cumhuriyet bd, 54) d’Aysegul Kurtel, qui soutient les jeunes artistes contemporains.
Dans les environs : Ephèse, bien sûr.
Côté balnéaire : la presqu’île de Cesme au sud ; la belle cité d’Ayvalik, au nord, en face l’île de Lesbos.
Et, dans l’intérieur, notre coup de coeur : Tiré (ou séjourna quelques mois Lamartine), pittoresque petite ville bâtie sur une colline, avec son vieux quartier en cours de restauration.
Lire : « Smyrne, la ville oubliée ? 1830-1930. Mémoires d’un grand port ottoman », indispensable livre collectif, dirigé par Marie-Carmen Smyrnellis (Editions Autrement)…
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