A Ankara, la sécheresse se politise septembre 16, 2007
Posted by Acturca in Economie, Energie, Turquie.Tags: Turquie
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Le Monde (France), lundi, 27 août 2007, p. 3
Guillaume Perrier
La capitale turque manque d’eau. Au coeur de l’été, ses quatre millions d’habitants ont vécu deux jours sur quatre sans qu’elle coule au robinet. Le maire, proche du pouvoir, minimise
Les 101 coups de canon qui seront tirés, mardi, en l’honneur du nouveau président de la République ne feront toujours pas tomber la pluie sur Ankara. Une longue parenthèse électorale s’achève en Turquie avec l’élection présidentielle, mais, pendant ce temps, la capitale meurt de soif. Frappée par la canicule qui sévit dans toute l’Europe orientale, Ankara et ses quatre millions d’habitants font face depuis quelques semaines à une pénurie d’eau sans précédent, aggravée par une gestion déplorable de ses ressources.
Après un hiver sans neige et un été sans la moindre goutte d’eau, la Turquie est confrontée à la sécheresse depuis maintenant dix mois. Les réserves dans les grandes villes sont désespérément basses. A Ankara, le taux de remplissage des réservoirs n’est plus que de 3,5 %. Une situation que les scientifiques avaient vue venir. De nombreux rapports prédisaient une crise et la direction générale des eaux (DSI) préconisait dès le mois d’avril des mesures drastiques d’économie d’eau, notamment dans la capitale. « Cette crise était annoncée mais pas forcément pour cette année, estime Selmin Burak, spécialiste des questions d’environnement à l’université d’Istanbul. Les administrations avaient d’autres priorités », commente-t-elle sobrement. Par électoralisme, à l’approche de scrutins importants, la mairie d’Ankara, aux mains du Parti de la justice et du développement (AKP), a préféré ignorer le danger plutôt que de rationner l’eau, comme le lui conseillaient les spécialistes.
« La situation a été objectivement très mal gérée, renchérit-on à la mission économique française d’Ankara. Fin juin, la situation a commencé à devenir grave. Mais, pour des raisons politiques, aucune coupure n’a été effectuée avant les législatives du 22 juillet. » Le 1er août, les interruptions ont commencé dans certains quartiers. La mairie a décidé de diviser la ville en deux et d’alterner l’approvisionnement en eau : deux jours avec et deux jours sans. Malheureusement, c’était sans compter sur la vétusté du réseau de distribution municipal. Car, pour rouvrir les vannes après deux jours de coupure, il faut une forte pression. Résultat : des canalisations ont cédé, provoquant des inondations dans deux arrondissements de la capitale. Excédés devant une telle gabegie, des habitants réclament la démission du maire, Melih Gökçek. Pour seule consigne, l’édile avait suggéré à ses administrés de prendre des vacances loin de la capitale sinistrée, et de prier pour le retour de la pluie… Ce qu’ont fait solennellement les imams d’Ankara, à l’occasion de la grande prière du vendredi 10 août. La direction des affaires religieuses a également publié des conseils aux fidèles pour économiser l’eau au cours des ablutions rituelles. Par exemple : se laver chaque partie du corps une seule fois au lieu des trois recommandées par les oulémas.
Régime sec
« Après les ruptures de canalisations, la mairie a été obligée de faire des travaux et toute la ville a été privée d’eau pendant quatre jours », raconte Anne, une Française vivant à Ankara. Dans les bidonvilles les plus misérables, la coupure a duré deux semaines. Par des températures supérieures à 35 oC, des files d’attente se sont formées devant les fontaines publiques. Des femmes bardées de bidons et de jerricans en venaient parfois aux mains. Privés de douche, les Ankariotes se sont mis à fréquenter les hammams des environs pour faire leur toilette. Heureusement, peu ont suivi le bon conseil de leur maire qui les incitait à « faire comme lui : ne plus se laver le corps mais seulement les cheveux ». Après six jours de régime sec, un homme incommodé par sa propre odeur a même préféré sacrifier ses poissons rouges et s’est lavé dans son aquarium. « Nous n’avons pas eu d’eau pendant treize jours, c’était horrible, témoigne Nurcan, qui habite le quartier populaire de Keçiören. Maintenant, nous n’avons plus de coupures, mais le liquide qui coule du robinet a une couleur jaunâtre. On est obligé d’utiliser de l’eau minérale pour faire le thé. » Selon la Fondation WWF, mobilisée sur ce dossier, la ville d’Ankara utilise actuellement le fond de ses réserves d’eau, de moins bonne qualité, ce qui pose des problèmes en terme, de santé publique. Les cas de diarrhées rapportés par les hôpitaux ont doublé depuis les coupures d’eau.
Le maire d’Ankara nie pourtant toute mauvaise gestion et se vante d’avoir planté 84 000 arbres dans la capitale. « La Turquie, comme les autres pays, est touchée par le réchauffement climatique », commente son porte-parole. Le premier ministre, Erdogan, a défendu son élu, assurant, en toute mauvaise foi, que « ce problème d’eau était très exagéré ». Depuis quelques jours, si l’on en croit Melih Gökçek, la situation serait même redevenue normale, comme par enchantement. Les coupures d’eau alternées sont terminées. L’élu de l’AKP estime que, « si la consommation quotidienne descend à 600 000 m3, il n’y aura pas besoin de nouvelles interruptions ».
« Les gens commencent à faire attention et utilisent l’eau avec parcimonie », constate Özlem, qui habite le quartier chic de Gaziosmanpacha. Pour donner l’exemple du civisme, les organisateurs du Grand Prix de formule 1 d’Istanbul ont fièrement mis en avant les pelouses jaunies du circuit que des centaines de millions de téléspectateurs s’apprêtaient à suivre dimanche sur leurs écrans.
Illustration(s) :
La paume des mains vers la terre, les fidèles prient pour faire tomber la pluie, vendredi 10 août, à la mosquée Haci Bayram, à Ankara.
Jean Margat, hydrogéologue « La Turquie pourrait evenir un pays exportateur d’eau »
Propos recueillis par Gilles van Kote
Alors qu’une pénurie d’eau sévit à Ankara, la capitale, la Turquie figure parmi les pays méditerranéens les mieux pourvus en ressources hydriques. Comment expliquer ce paradoxe ?
Parmi les grands pays méditerranéens, la Turquie est le plus riche pour ce qui concerne les ressources en eau par habitant. Les ressources exploitables y sont estimées à 113 milliards de m3, en année moyenne. La Turquie pourrait même devenir un pays exportateur : il existe deux projets de fourniture d’eau, l’un à Chypre, l’autre à Israël.
La situation est cependant très variable : il existe des régions très arrosées, comme le littoral de la mer Noire, et d’autres semi-arides. Ankara se situe dans une région comportant des cours d’eau et des bassins versants importants. La pénurie d’eau y est donc conjoncturelle et ne peut s’expliquer que par des facteurs démographiques et un retard structurel de la desserte en eau potable.
Comment la gestion de l’eau s’organise-t-elle en Turquie ?
Elle est contrôlée par l’Etat. Le découpage correspond à celui des régions administratives et non à celui des bassins versants, comme c’est le cas aujourd’hui en France ou en Espagne. Tout en continuant à s’occuper des grands barrages, l’Etat turc commence à se désengager de la gestion courante de l’eau, en la transmettant à des syndicats de collectivités locales. En principe, cela devrait permettre de gagner en efficacité.
Quelle est la principale problématique de l’eau dans le Bassin méditerranéen ?
Une énorme inégalité entre le nord et le sud. Dans les pays européens, les besoins en eau sont stabilisés et diminuent même dans certaines zones. On ne voit pas de situations critiques à l’horizon. Les pays du sud et de l’est du bassin voient, au contraire, leurs besoins augmenter, alors que leurs ressources sont limitées, et même en voie d’épuisement pour un pays comme la Libye. Paradoxalement, c’est dans ces pays que le gaspillage est le plus important. Dans une ville comme Alexandrie, en Egypte, on estime à 60 % la proportion d’eau qui se perd dans le réseau de distribution
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