La « stratégie multidimensionnelle de la Turquie » septembre 24, 2007
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La Lettre de Léosthène (France), n° 327/2007, mercredi 12 septembre 2007
Propos recueillis par Pierre Langlois - Istanbul
Entretien avec Muzzafer Senel, spécialiste turc des relations extérieures turques et de sécurité européenne et internationale, enseignant à l’Université Marmara d’Istanbul.
Pensez-vous que quelque chose va changer dans la relation qu’entretient la Turquie avec son voisinage ?
MS : La nouvelle politique est : « aucun problème avec nos voisins ». Dans les Balkans par exemple, nos intérêts avec les Américains sont recoupés. Mais au Moyen Orient, ils s’affrontent et c’est avec les intérêts des Européens qu’ils sont recoupés. C’est pourquoi quelle que soit la région, la Turquie a des alliés. L’Union Européenne n’est pas la seule alternative, ni les Etats-Unis. La Turquie a beaucoup d’alternatives. Qui s’occupe par exemple des relations des Etats-Unis avec la Syrie, l’Irak et l’Iran ? Dans les Balkans, si, parce que nous ne nous occupons pas de ce que l’Union Européenne y dit.
Peut-elle mettre à profit sa situation géopolitique pour améliorer les relations, par exemple, des Etats-Unis avec certains voisins ?
Et pourquoi le peuple turc est contre les Etats-Unis ? A cause de la guerre en Irak. Imaginez seulement que dans les années 1990, quand Bill Clinton est venu en visite en Turquie, les Turcs étaient en faveur des Etats-Unis. Les Turcs ne sont pas anti-américains, ils s’opposent aux politiques de l’administration Bush au Moyen Orient
Ce que les gens ne savent pas à l’ouest, c’est que la Turquie a été fondée par des migrants des Balkans, du Caucase, du Moyen Orient. L’hymne national turc a été écris par un Arménien ! Le premier Commandeur de l’Etat turc était bosniaque ! Le premier dictionnaire turc a été écris par un Albanais, et la première histoire officielle de la Turquie par un Polonais ! Tous ont migré vers la Turquie. La Turquie n’oubliera jamais les Balkans. C’est pourquoi la Turquie veut entrer dans l’Union Européenne, parce que les Balkans sont une partie de notre identité.
Et que pensez-vous de la question du PKK. Croyez-vous que le gouvernement va lancer des opérations dans le nord de l’Irak ? Les efforts de lutte antiterroriste se feront-ils principalement en dedans ou en dehors du territoire ?
MS : C’est déjà le cas aujourd’hui. Qui a dit que ce n’était pas le cas ? Bien sûr, et déjà du temps de Saddam Hussein : il y a un accord depuis 1981 selon le droit international à propos du « droit de poursuite ». Dernièrement, alors qu’entre cinq et sept milles soldats sont présents du côté irakien, des mouvements militaires du côté turc ont été opérés afin d’envoyer un signal aux Américains pour que les intérêts soient respectés. C’est un mode de pression diplomatique.
Vous savez que dans la résolution de conflit, il y a plusieurs étapes. On part de pourparlers, et puis pour montrer votre volonté, on envoie des signaux. Un dicton turc dit « nous ne perdons jamais notre droit et notre tête ».
Diriez-vous que l’Organisation de Coopération Economique [ECO, regroupant les pays turcophones du Caucase, d’Asie centrale, la Turquie et l’Iran] est un bon vecteur géostratégique pour la Turquie ? N’est-ce pas antagonique de l’intégration européenne ?
MS : Oui, c’est une organisation qui se développe. Pensez seulement aux anciennes colonies françaises et aux relations de la France avec les pays francophones. C’est comme les relations de l’Espagne avec les pays hispanophones. On ne peut pas nier une des dimensions de notre identité. C’est une partie de notre identité.
Les relations de la Turquie avec les pays d’Asie centrale grandissent, et elles grandiront en même temps que les relations de la Turquie avec l’Union Européenne. On ne peut pas dire : ceci est une alternative à l’UE, cela est une alternative à la Russie. Tout cela répond à une stratégie multidimensionnelle
Vous êtes donc un pays anti-conflictuel ?
MS : Bien sûr ! Dites-vous que depuis 1999-2002, et les élections parlementaires, la Turquie a affirmé le principe selon lequel elle ne veut pas manipuler la notion de sécurité à ses fins, mais seulement d’essayer de résoudre les problèmes et conflits comme un peacemaker. La Turquie essaye donc d’appréhender le concept de « soft power ». Il y a de nombreux militaires turcs servant dans ce but en Afghanistan, au Timor oriental, dans les Balkans au Kosovo et en Bosnie, en Afrique en Somalie, etc.
Les troupes dans le nord de l’Irak sont là officiellement. D’où vient cette présence ?
MS : Officiellement, bien entendu. Depuis 1981. Il y a eu un accord. L’Irak voulait s’attirer le soutien de la Turquie contre l’Iran et a donc offert le droit de positionner des troupes turques dans le Kurdistan irakien.
Qu’en est-il de la question du génocide arménien dans les relations entre Ankara et Erevan ?
MS : Les occidentaux supposent qu’il y a eu un génocide là-bas. Mais si on parle de génocide, il faut savoir que des deux côtés, beaucoup de gens sont morts. Ils comptent seulement les morts. Si 5000 personnes sont mortes, alors c’est un génocide. Et si une seule personne meurt, ce n’est donc pas un génocide ? Pour l’opinion publique turque, même une seule personne qui est tuée, c’est un génocide.
Il devrait y avoir une étude comparative sur la question du génocide. Pourquoi les occidentaux ne parlent pas du génocide turc ? Dans les Balkans, il y a cent ans ? On doit utiliser le terme « massacre » plutôt que celui de génocide, ou encore d’« arménocide » car certains Arméniens essayent de comparer cela à la Shoah. On pourrait parler de « turcocide » !
La question n’est pas liée avec la question du Nagorno-Karabakh ?
MS : Si bien sûr qu’elle est liée, mais non intégralement. Les archives sont également très importantes.
Et à propos de Chypre ? N’est-ce pas un frein à l’amélioration des relations gréco-turques ?
MS : En Turquie, quand on pense à l’Europe, on ne voit que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Personne ne se préoccupe de Chypre.
Mais si la Turquie veut entrer dans l’Union Européenne, elle devra reconnaître tous ses membres…
MS : Alors les Européens devront reconnaître la République Turque de Chypre, et il n’y aura aucun problème. Il y a deux Etats. C’est une réalité. A accepter ou non.
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