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Chypre: La réunification en ligne de mire février 28, 2008

Posted by acturca in Europe du Sud-Est.
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Courrier International (France), 28 février 2008, p. 14

Lefteris Adeilidis, Politis (Nicosie)

L’élection du communiste Demetris Christofias à la présidence de la République, le 24 février, ouvre la voie à de nouvelles négociations pour mettre fin à la division entre des parties grecque et turque de l’île.

Un nouveau chapitre de l’histoire politique de Chypre s’est ouvert le 24 février avec le changement de président et l’arrivée au pouvoir de Demetris Christofias, le secrétaire général du Parti progressiste des travailleurs chypriotes [AKEL, communiste]. Pour la première fois, les Chypriotes ont voté pour la réconciliation politique de l’île, choisissant “l’homme du peuple”, ainsi que le surnomme la presse, celui de la maturité, qui pourra régler le problème de la division de Chypre sans tergiversations diplomatiques.

L’élection de Christofias dépasse les clivages droite-gauche, car l’homme a une mission essentielle : la réunification. Et le peuple sera intransigeant en cas d’échec, car la partition de l’île en serait consolidée. Les analystes et les opposants sont plus sceptiques. Ils estiment surtout que Christofias, qui ne parle ni l’anglais ni le français, mais uniquement le russe en dehors du grec [il a fait ses études à Moscou], aura du mal à dialoguer et à s’intégrer sur la scène européenne. Mais l’actuel commissaire européen à la Santé, Marcos Kyprianou, devrait être nommé ministre des Affaires étrangères, afin justement de permettre à Chypre de commencer à jouer un rôle sur la scène internationale.

Cette ambition revêt une importance particulière, car la réunification a été le thème essentiel de la campagne électorale, comme celui de toutes les campagnes depuis trente ans. Mais, cette fois, la différence est de taille. Le temps presse et Christofias a pesé ses mots, le soir de son élection, lorsqu’il a déclaré que l’unité de Chypre était “notre salut à tous”.

Le président élu a toutes les cartes en main pour aller vite. L’Union européenne aura son rôle à jouer, aux côtés des Nations unies [présentes sur l'île depuis 1964]. Elle devra être le médiateur dans ces négociations décisives. Sa tâche ne sera pas simple, mais elle pourra garantir le bon déroulement des négociations et empêcher Ankara de s’emporter à tout bout de champ. Le programme de Christofias est déjà établi, avec une première visite à Athènes le 8 mars, puis une autre à Bruxelles le lendemain. Dans tous ses déplacements, il devra montrer à l’UE et à la communauté internationale l’exemplarité d’une société multiculturelle qui, dans la conjoncture actuelle et en regard de la situation en Serbie, peut non seulement survivre, mais vivre en harmonie.

Selon son degré d’équité [entre revendications grecques et turques], la solution que Christofias proposera donnera le rythme des négociations, qui, contrairement aux attentes, pourraient être aussi rapides qu’elles s’annoncent difficiles. Le nouveau chef de l’Etat devra convaincre les 76 % de Chypriotes grecs qui se sont prononcés contre le plan Annan de réunification en 2004, tandis que Mehmet Ali Talat, le dirigeant chypriote turc, devra convaincre son peuple qu’il défendra au mieux ses intérêts. Mais le nouveau président chypriote a une manière différente d’aborder les conflits et les thèmes sensibles. S’il profite de son état de grâce, il pourra véritablement être l’homme du changement.

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Portrait

Après l’élimination surprise du président sortant Tassos Papadopoulos, lors du premier tour du 17 février, le second tour de la présidentielle opposait Demetris Christofias, 61 ans, président du Parlement, au conservateur Ioannis Kasoulides. Christofias l’a emporté par 53,36 % des voix. Né à Kyrenia, aujourd’hui située dans la partie de l’île occupée par la Turquie, Christofias avait soutenu le plan de réunification présenté en 2004 par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et rejeté par les électeurs. Membre du Parti progressiste des travailleurs chypriotes (AKEL) depuis les années 1960, il a étudié à Moscou avant de grimper les échelons du parti et d’êtreélu député en 1991.

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Réaction

Côté turc, un accueil favorable

“La cause principale du revirement d’opinion chez les Chypriotes grecs s’explique par l’évolution de la conjoncture économique et sociale dans la partie turque de l’île”, écrit Metin Münir, éditorialiste d’origine chypriote turque du quotidien Milliyet. “En effet, pendant ces cinq années où les pourparlers entre le Nord et le Sud sont restés au point mort” en raison du rejet en 2004, par les Chypriotes grecs, du plan de Kofi Annan pour la réunification, “la république turque de Chypre du Nord (RTCN) s’est considérablement transformée en se ‘turquisant’. Négligée par l’Union européenne, l’économie de la RTCN s’est ainsi tournée vers la Turquie. En outre, les immigrants originaires d’Anatolie constituent maintenant la majorité de la population du nord de l’île.”

“Désormais, poursuit l’éditorialiste, la solution au problème chypriote passe par la question de la terre dans le cadre d’un projet de confédération. Il faudra que les Grecs admettent qu’ils ont définitivement perdu des territoires situés au Nord, et que les Turcs acceptent de les indemniser. Cette perspective est difficile à envisager pour chacune des deux parties. Mais l’obstacle principal à toute évolution dans ce dossier réside peut-être surtout dans le fait que l’AKP [parti islamo-conservateur au pouvoir en Turquie] ne considère plus la question chypriote comme l’une de ses priorités, tout comme l’adhésion à l’Union européenne d’ailleurs. Même dans des conditions ultrafavorables, résoudre cette question exigerait des concessions que l’opinion turque n’approuverait pas facilement. La réaction des Chypriotes grecs, qui ont mis hors jeu Papadopoulos, risque bien d’avoir été trop tardive.”

Côté chypriote turc, le quotidien Kibris (”Chypre”, en turc) se félicite du “sursaut” grec. “Je demande pardon aux Grecs”, s’exclame Süleyman Ergüçlü en titre d’un éditorial. “Après le référendum sur le plan Annan, nous n’avons cessé de dire que les Grecs étaient conservateurs, qu’ils refusaient le changement et qu’il avait suffi que l’Eglise orthodoxe donne la ligne à suivre et que [l'ancien président] Papadopoulos verse une larme pour qu’ils votent non en masse à ce référendum. Cette situation nous permettait de nous valoriser à bon compte. Nous affirmions ainsi que nous, Chypriotes turcs, avions au moins posé un acte de nature révolutionnaire [en votant à 65 % en faveur du plan Annan]. Mais voilà, nous nous sommes trompés, et en votant pour le changement, les électeurs grecs ont signé la fin du statu quo. La partie turque n’aura plus face à elle un partenaire qui ne connaît que le langage du refus. Les Chypriotes turcs ne pourront plus prétexter qu”on ne peut rien faire parce qu’en face il y a Papadopoulos’.”

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Analyse

Une nouvelle ère

“Une nouvelle ère s’ouvre pour Chypre”, titrait O Phileleftheros au lendemain de l’élection de Demetris Christofias, grâce au soutien du président sortant Tassos Papadopoulos. Comme l’explique le quotidien, à Chypre, “quand le parti donne une consigne de vote, les électeurs le suivent. Un poids de taille face à l’Eglise, qui soutenait Ioannis Kasoulides.” C’est donc un communiste athée, dans un pays à 97 % orthodoxe, qui va diriger le pays pour cinq ans. “Son élection a été perçue très négativement par les médias étrangers”, qui n’ont retenu que “l’arrivée du premier président communiste d’Europe”, constate Politis. “Comme si l’île d’Aphrodite allait devenir le Cuba de la Méditerranée. Mais nous, Chypriotes, savons bien que l’AKEL n’est pas un parti communiste traditionnel. Depuis 1960, il a fait partie de divers gouvernements. C’est davantage un parti modéré de type social-démocrate.”

“Un changement historique, avec pour seule mission la solution” à la division de l’île, titre Politis. Le quotidien explique que “Christofias a lancé un message au dirigeant chypriote turc Mehmet Ali Talat, lui aussi communiste. Un message d’union, en vue d’une reprise des négociations de paix.” “Les deux dirigeants de l’île ont des affinités”, poursuit le quotidien. Outre qu’ils sont originaires du même village, “ils sont modérés et pourront tourner le dos aux grandes puissances qui se disputent l’île mais ne font rien pour trouver une solution. Là où conservateurs et socialistes ont échoué, les communistes peuvent peut-être réussir. Il y a urgence. Le dossier devrait être classé au plus vite pour se consacrer aux véritables problèmes de l’île, tels que la drogue, l’immigration, les retraites, l’éducation, et la sécheresse !” conclut Politis.

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