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« Face à la Turquie, l’Union européenne est-elle assez sécularisée ? » octobre 9, 2008

Posted by acturca in Turquie-UE, UE.
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Le Soir (Belgique), jeudi 09 octobre 2008

Tülin Bumin *, propos recueillis par Maroun Labaki

Voici quelques jours, au cours d’un colloque organisé sur la Turquie à l’ULB, vous vous êtes demandé si l’Union européenne était assez sécularisée pour admettre la Turquie en son sein…

Quelqu’un avait demandé si la Turquie était assez sécularisée pour rejoindre l’Union. Il y a des doutes assez sérieux à ce sujet. Mais ce n’est pas un sujet à débattre comme cela, théoriquement. On peut avancer des avis pour et contre, et débattre très longtemps sans rien prouver. Il y a un fait cependant, un phénomène, qui nous dit quelque chose : les Turcs – ou plutôt les gens de Turquie, parce que l’on ne peut pas les qualifier tous de « Turcs », il y a de tout en Turquie – désirent majoritairement, et sincèrement, faire partie de l’Union européenne. C’est un désir qu’il faut prendre au sérieux. Eux ne considèrent pas l’Europe comme un club chrétien. Ils ne pensent pas que leur rapport à l’islam, leur croyance, soit un obstacle.

L’inverse n’est pas vrai. Les réticences sont beaucoup plus sérieuses dans l’opinion publique européenne, et parmi les politiciens européens, qui ont du mal à envisager une Turquie musulmane dans l’Union. Je pose donc la question, en effet, dans l’autre sens : est-ce que l’Union européenne est suffisamment sécularisée pour admettre la Turquie ? Cette question-là est plus fondée que l’autre !

Pourquoi les Turcs veulent-ils rejoindre l’Union ?

Les Européens expliquent souvent cette volonté par des raisons matérielles : pour avoir les aides, etc. Je ne pense pas que ce soit le facteur essentiel de ce désir. La Turquie a tout d’abord besoin de sortir de son autisme politique, de son autarcie. Elle éprouve le besoin de s’articuler au monde. Elle se sent seule, trop seule. Elle avait un allié dans l’Otan, les Etats-Unis, mais il est tellement loin, et il est difficile à saisir, et ses politiques et ses interventions sont de plus en plus difficiles à comprendre et à justifier… A l’heure de la globalisation, on a besoin de s’accrocher à quelque chose. Pour être du monde, et pas seulement dans le monde. C’est important de pouvoir agir pour être sujets de ce que nous vivons, pour ne pas uniquement subir, tous ces processus économiques, etc. Les Turcs éprouvent ce besoin pour justement élargir le champ du politique. Parce que les processus de globalisation, partout, pas uniquement en Turquie, contribuent beaucoup à cette éclipse du politique, à la restriction du champ du politique. C’est grâce à la politique que les gens peuvent avoir une autonomie et une prise sur leur destin collectif, on ne peut pas s’en passer…

Mais en Europe aussi, il y a une éclipse…

C’est ça le paradoxe. Nous voulons nous articuler à l’Europe, nous intégrer à l’Europe, pour avoir davantage de possibilités de faire du politique ; tandis que, dans l’Union, ce sont les processus économiques et juridiques qui l’emportent. L’identité politique de l’Union est indéfinie, indéterminée. Cela crée un contraste par rapport à ce que nous espérons de l’Europe. Et je me demande si l’admission de la Turquie dans l’Union ne serait pas un acte politique par excellence. Ce serait une véritable décision politique, comme il en manque au sein de l’Europe depuis pas mal de temps…

De nombreux partis politiques européens affichent leur référence religieuse, comme l’AKP, le parti conservateur musulman à présent au pouvoir en Turquie. Peut-on donc imaginer un jour l’AKP au sein du PPE européen ?

Logiquement, ça devrait aller dans ce sens-là, mais, au contraire, nous voyons que ce sont surtout les partis conservateurs chrétiens qui sont contre la candidature de la Turquie. La religion unifie rarement. Même entre chrétiens, l’entente n’est pas parfaite… C’est une contradiction qui m’amuse. Et je trouve sympathique que le parti « musulman » turc fasse cette sorte d’apprentissage, qu’il traverse ce processus pédagogique. Il fait maintenant la différence entre le culturel-religieux et le politique. Il se sécularise davantage.

Le port du voile a été au cœur de l’actualité turque récente. Au cours du colloque de l’ULB, vous avez dit que le voile est un indice de sécularisation…

Oui. Vu de l’extérieur, je sais que ça paraît paradoxal. Aux yeux des laïcs turcs, c’est aussi difficile à comprendre. En Turquie, il y a un abîme entre les élites laïcisées occidentalisées et le peuple… Il faut faire un effort pour comprendre le phénomène dans toute sa variété. Certaines femmes voilées sont, par rapport à la modernité, plus avancées que les laïques, parce qu’elles sont contre l’autorité étatique – le kémalisme est un peu autoritaire quand même, son laïcisme est un peu trop radical ! – et en même temps contre leur propre tradition communautaire.

C’est un processus d’individualisation, de choix individuels, plein de variété, qui nous étonne, avec tous ces genres de foulards, mais c’est un bon signe. Certaines étudiantes voilées, auxquelles on refuse le droit d’entrée dans toutes les universités, sont de grandes lectrices de Heidegger et de Derrida ! On ne peut pas les mettre dans la même case que les femmes traditionnelles, prémodernes, qui suivent leur mari ! Chez ces femmes, il y a aussi un mouvement féministe fort ! Il faut faire un effort pour les connaître de plus près, les prendre au sérieux, et surtout ne pas les mépriser.

Et le voile dans la diaspora turque, chez les immigrés d’Europe occidentale ?

Ça peut être différent. Mais ça ne signifie pas toujours « soumission de la femme ». Je connais mieux la situation en France. L’attitude républicaine et laïque, dans ce cas-là, devrait être de faire confiance à la force intégratrice de l’école, au lieu d’empêcher ces filles d’y entrer, et de les envoyer faire leurs études chez les mollahs.

* Professeur de philosophie, Université de Galatasaray (Istanbul)

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