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Sur les ruines de la Corne d’Or 14 septembre 2006

Posted by Acturca in Books / Livres, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France), vendredi 15 septembre 2006, p. LIV10

Gérard Meudal

La Turquie est frappée par un violent séisme suivi d’un tsunami : Istanbul et sa région sont presque totalement détruites. On voit mal comment, sur un tel arrière-plan, peut venir se greffer une intrigue policière. Pourtant, La Malédiction de Constantin commence bien par une sorte de prologue classique : l’assassinat dans la chambre d’un hôtel parisien d’un militant kurde, pratiquement dans les bras de sa maîtresse, Féridé.

Comment s’intéresser à l’histoire d' » un tout petit meurtre  » quand par ailleurs les victimes se comptent par milliers ? Féridé, correspondante en France d’un grand journal turc, a de bonnes raisons de passer, aux yeux de la police française, pour la principale suspecte dans le meurtre de son amant. Elle se réfugie à Bruxelles, où elle a de nombreux amis dans les milieux de la Communauté européenne. C’est là qu’elle apprend la catastrophe qui vient de frapper son pays, et qui rend tout à coup dérisoire la tragédie qu’elle vient de vivre. Tous les services de Bruxelles sont sur le pied de guerre. En particulier l’Office européen de renseignements, sorte de service secret centralisé, qui, alors que toutes les communications sont coupées avec la Turquie, essaie d’évaluer l’ampleur des dégâts et le nombre de victimes.

Il apparaît très vite que le véritable enjeu est différent. La Turquie est lourdement endettée auprès de l’Union européenne, des Etats-Unis, de la Banque mondiale et du FMI. La capitale économique vient d’être détruite : la ruine totale du pays serait une catastrophe pour l’Europe. D’autant plus que les équilibres politiques s’en trouveraient modifiés : de nouvelles puissances hostiles pourraient bien apparaître, et une immigration massive ne manquerait pas de se produire.

Mais sous le discours officiel se cache un autre motif : il s’agit avant tout de rééquilibrer l’écrasante hégémonie américaine par le contrepoids de l’Union européenne. Des compagnies pétrolières américaines qui avaient des concessions dans le sud-est du pays, où elles prétendaient n’avoir jamais trouvé de pétrole, se mettent tout à coup à en découvrir. Elles prétendent que le séisme d’Istanbul ou bien les bombardements en Irak ont bouleversé le sous-sol. Le constat des Européens est clair :  » Les Américains, sous l’apparence de sauveteurs providentiels vont essayer de mettre la main sur les ressources naturelles et les sites industriels qu’ils jugeront importants.  » Entre l’Europe et les Etats-Unis, c’est la course de vitesse, et même la guerre. Une guerre larvée, qui ne dit pas son nom, mais qui, loin de se cantonner au terrain diplomatique, se joue à travers des opérations militaires extrêmement violentes : les services secrets européens, alliés à ce qui reste de l’armée turque, vont jusqu’à attaquer à la roquette le consulat américain d’Istanbul.

Scénario-Catastrophe

La Malédiction de Constantin a connu un succès remarquable en Turquie, ce qui en dit long sur l’évolution des relations entre ce pays et les Etats-Unis. La personnalité de l’auteur y est sans doute pour beaucoup, puisque Gilles Perrault, dans une postface au roman, indique que Mine G. Kirikkanat est à la fois très populaire et très controversée dans son pays.  » Elle vit en permanence avec une douzaine de procès que lui intentent policiers ou islamistes. (…) Elle a été licenciée de son journal par une direction qui la jugeait trop rude envers les islamistes. Depuis, elle a retrouvé une tribune. On lui a décerné à trois reprises le Prix du journaliste turc le plus courageux.  » Mais c’est aussi que le scénario-catastrophe qu’elle imagine n’est pas absolument invraisemblable. Depuis le tremblement de terre qui ravagea la Turquie en 1999, les sismologues s’accordent à penser qu’il faut s’attendre à de nouveaux séismes.

Sur le plan géopolitique, c’est autre chose, on a du mal à imaginer une Europe assez soudée pour opposer une réponse unanime à l’influence américaine. Mais que la guerre économique fasse rage entre les grandes puissances et que l’alibi humanitaire ou la volonté d’instaurer ou de rétablir la démocratie dans un pays puissent servir de prétextes à un pillage des ressources, cela peut se concevoir. Enfin ce roman d’anticipation politique est aussi une véritable déclaration d’amour à Istanbul. La plupart des protagonistes du livre, qu’ils viennent de Bruxelles ou qu’ils vivent en Turquie, ont grandi ensemble dans le même quartier de Djihangir sur les hauteurs de la Corne d’Or. Leurs retrouvailles sont hantées par la nostalgie poignante d’une ville qui n’existe plus.

On peut trouver un peu convenue la manière dont sont dépeintes parfois leurs relations, mais l’évocation d’Istanbul après le désastre est saisissante. C’est Féridé, avec sa collègue journaliste Yazgulu, qui tente d’organiser les secours, c’est Hilmi qui veille sur sa grand-mère réfugiée dans la cave de son immeuble effondré, ce sont les bandes de pillards qui errent la nuit au milieu des ruines, tandis qu’un étrange justicier qui se fait appeler Hangman sillonne la ville avec sa bande de gamins des rues, pour éliminer ceux qu’ils considèrent comme les responsables ou les profiteurs du désastre.

Au-delà des questions de stratégie qu’il soulève, c’est cette atmosphère de cauchemar qui rend singulier le roman de Mine Kirikkanat. Il ne s’agit pas d’un pamphlet politique et l’auteur se garde bien d’un dénouement simpliste qui renverrait dos à dos toutes les forces en présence. On ne saura pas au bout du compte qui, de l’Union européenne ou des Américains, emportera les meilleurs morceaux de la dépouille, ni même si la Turquie parviendra à se relever de ses ruines. Mais on envisagera peut-être sous un jour nouveau la question de la place de la Turquie en Europe à l’heure où le partage des ressources planétaires fait apparaître de nouvelles formes de colonialisme.

LA MALÉDICTION DE CONSTANTIN (Bir gün gece) de Mine G. Kirikkanat.

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy Métailié.  » Noir  » 252 p., 20 €

Commentaires»

1. didem - 10 décembre 2007

c’est bien


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