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Une mosaïque de douleur 15 septembre 2006

Posted by Acturca in Books / Livres, History / Histoire, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France), Jeudi 14 septembre 2006

Clémence Boulouque

Le titre est une fausse piste, ou presque. Avec les Jeunes Turcs de Moris Farhi, il ne sera pas précisément question des militaires qui, aux côtés d’Atatürk, ont clos l’ère impériale et ottomane, et dicté à la Turquie sa modernité. Mais il suit les ricochets du kémalisme dans l’histoire et dans les foyers.

En treize textes, et en de multiples voix, le romancier britannique né à Ankara, fait la chronique de vies adolescentes et d’une jeunesse dans la Turquie des années 1940-1950. Jeunes Turcs serait donc un double roman d’apprentissage : celui d’une nation et celui de ses benjamins. Et, forcément, il porte de lumineuses et douloureuses leçons.

D’emblée, avec le parcours de Rifat, le ton est donné. L’adolescent est le premier narrateur, que l’on retrouvera au long du texte comme chacune des autres figures croisées dans ce roman en forme de successives nouvelles. Sa mère est tuée dans le très meurtrier tremblement de terre d’Erzincan, qu’avait prévu son amie Gül.

Celle-ci est l’une des pythies ou devins appelés « pîr », qui, dans la croyance populaire, pressentent les disparitions et doivent arracher ses proies à la mort. Mais, ne supportant plus son impuissance à sauver les victimes annoncées, la jeune femme se suicide. Pas de fleurs d’oranger « Combien de morts un être peut-il surmonter ? » , interroge l’un des personnages.

Combien, en effet, surtout lorsque la Seconde Guerre mondiale en sème tant alentour ? Pendant le conflit, peu de sang a été versé sur le territoire turc, certes : avant de déclarer la guerre à l’Allemagne et au Japon en mars 1945, la Turquie d’alors observe une neutralité des plus contradictoires. Mais si Atatürk accueille certains réfugiés juifs, mimant ainsi Bajazet au temps de l’Inquisition, il crée aussi avec le varlik , un impôt inique visant les communautés non musulmanes et envoyant en camp de travail les hommes qui ne peuvent s’en acquitter – donc quasiment tous.

Certes, dans sa volonté de donner à comprendre la mosaïque et le pays d’alors, le romancier est un peu didactique. Mais il ne fait pas pour autant de cette terre un paradis mensonger : Moris Farhi évoque le génocide arménien, les échanges de populations entre la Grèce et la Turquie de 1923 à 1925, ainsi que le regard ambigu sur les descendants de certains « dönme », ces Juifs qui, à l’époque de Mehmet IV et de Shabataï Zvi, faux messie converti à l’islam, ont dû faire semblant de se convertir. Contrairement à l’un des articles louangeurs cité sur la couverture du livre qui se grise bravement de « récits enchevêtrés comme des kebabs sur la broche de l’histoire turque », l’Orient n’est pas ici à l’eau de fleur d’oranger.

À travers son examen de vies, de rites de passage et de traditions intimes, à travers tout un monde d’hier redessiné par une société en quête d’elle-même, quitte à se priver de pluriel, Moris Farhi éclaire le passé par la fiction et le présent par ce passé.

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