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Un roman fort comme un Turc 16 septembre 2006

Posted by Acturca in Books / Livres, History / Histoire, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France), no. 19320, jeudi 14 septembre 2006, p. 5

Astrid Eliard

Louis de Bernières. À travers un village d’Anatolie, c’est tout l’empire ottoman que l’écrivain anglais dépeint, à la manière de Tolstoï.

Un roman tous les dix ans. À ce rythme-là, Louis de Bernières ­risque l’oubli du public mais aussi les remontrances de ses éditeurs. Pour mémoire, cet Anglais au nom si familier à notre oreille, hérité d’un ancêtre huguenot immigré en Angleterre au XVIIIe siècle, avait publié La Mandoline du capitaine Corelli (Denoël). Mais parlons du présent, de ce roman très ambitieux, qui rapproche sans aucun doute Louis de Bernières de son modèle, Tolstoï.

À l’époque où on le traitait d’« homme malade », l’empire ottoman se portait, en certains endroits, comme un charme. À Eskibatché par exemple. En 1900, ce petit village d’Anatolie semble vivre son âge d’or. Comme partout, il y a un potier, un maître d’école, un blasphémateur qui hurle des insanités aux passants.

L’église et la mosquée vivent en parfaite entente et, plus étrange, les chrétiens se prosternent face à La Mecque, les musulmans font allumer des cierges pour des saints infidèles. Plus on invoque d’intercesseurs, meil­leures seront les chances de se faire entendre du Très Haut. Autre syncrétisme étonnant, le langage. Ici, on parle turc, mais on l’écrit dans l’alphabet grec.

À travers le village d’Eskibatché, c’est tout l’Empire ottoman que Louis de Bernières dessine, comme un mosaïste, tesselle par tesselle. Dans cette fresque vivent l’imam Abdullhamid Hodja, Iskander le potier, Ibrahim le chevrier fiancé à la trop belle Philotéi. Certains ont vu dans la grâce de cette jeune fille un mauvais présage, l’avertissement que tout se délabre. Y compris la tranquillité d’Eskibatché, d’où surgit parfois une violence inouïe.

Tous les personnages de Bernières portent en eux une part d’ombre et de lumière qui se disputent l’avantage. Dans un accès de bestialité, ils lapident une femme adultère, rouent de coups le meilleur des hommes si celui-là est arménien, comprenez un « traître » à la solde des Russes. Parallèlement à cette trame romanesque, on suit l’ascension de Mustafa Kemal.

Le lecteur trouvera peut-être arides ces passages de pure histoire : l’éducation de « Kemal » (le Parfait), les conflits entre jeunes Turcs, les batailles de la Première Guerre mondiale. Certains éditeurs étrangers ont même voulu les couper. Ils sont pourtant la colonne vertébrale du roman, puisque la course libératrice du futur Atatürk fait basculer le destin d’Eskibatché. À la chute de l’Empire ottoman, les orthodoxes du village sont chassés du paradis et déportés en Grèce. L’émergence de la nation turque repose sur une équation sottement mathématique : les chrétiens deviendront Grecs, et les musulmans Turcs, peu importe leur lieu de naissance. Dans ce roman au titre sublime, qui évoque notre condition d’homme vissé à la terre alors qu’on rêverait d’habiter les nuages, l’histoire sert de trame à une constellation de destins, que le lecteur vit, commotionné. Louis de Bernières semble avoir réalisé son grand dessein, écrire « son » Guerre et Paix.

Illustration(s) :

Louis de Bernières signe un ouvrage très ambitieux.

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