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La Turquie est-elle en Europe ? 3 janvier 2007

Posted by Acturca in South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey-EU / Turquie-UE.
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La Tribune de Geneve (Suisse), 13 décembre 2006 mercredi, P. 12

Semih Vaner *

Au cours d’un séminaire organisé, la semaine dernière, à l’Assemblée nationale française, un membre de l’assistance interpelle le chercheur que nous sommes: «Croyez-vous vraiment que la Turquie est en Europe ?» La réponse paraissait «diplomatique» (mot peu flatteur), voire «subtile» (terme flatteur): «Je ne sais pas si la Turquie est en Europe; ce que je sais c’est qu’elle n’est pas en dehors de l’Europe».

Evidemment, l’Europe, c’est une chose (la Suisse en sait quelque chose), l’Union européenne, une autre. L’Empire ottoman et la Turquie ont indéniablement participé sur le plan historique ne serait-ce que par la «négative», mais pas seulement à la construction de l’Europe. Les Balkans, incontestablement européens, portent les traces démographiques et culturelles de la période ottomane. Depuis la période des Tanzimat (la réorganisation) de la Sublime Porte, les Ottomans, ensuite les Turcs ont fait leur choix en faveur de la civilisation occidentale, confirmé par Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne et républicaine. Ce choix fut reconduit à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et un traité d’association fut conclu entre Ankara et Bruxelles, dès 1963, prévoyant à terme l’adhésion.

La chute du mur de Berlin, et l’arrivée de plusieurs candidats à l’adhésion ont détourné le dossier de la Turquie relégué sans cesse à l’arrière-plan. L’attitude systématiquement hostile ces dernières années de plusieurs membres (France, Autriche, Pays-Bas, Grèce, sans parler de Chypre), envers la candidature turque, pour des raisons d’électoralisme voire de xénophobie, vient compliquer les choses. Certes, le mouvement de démocratisation, pourtant ancien en Turquie, et qui n’est pas seulement lié aux exigences européennes, est peut-être un peu lent par rapport aux critères exigés par les négociations d’adhésion en octobre 2005. Il est néanmoins réel.

Le sommet européen se tiendra les 14 et 15 décembre à Bruxelles. A n’en pas douter, il sera dominé par la question turque. Depuis plusieurs mois, les mots «gel» et «suspension» sont sur toutes les bouches. Cela est de mauvais augure. Il importe d’éviter coûte que coûte une telle éventualité, d’autant que les responsabilités qui ont amené les choses à ce stade sont loin de se trouver seulement du côté de la Turquie. En ce moment, ces négociations butent sur la question de Chypre.

En fait de quoi s’agit-il? La question chypriote renvoie d’une manière souvent passionnelle aux rapports tendus dans la région entre Grecs et Turcs, entre Chypriotes Grecs et Chypriotes Turcs, différents et semblables, malgré les efforts louables depuis quelque temps de l’établissement d’un dialogue, des gouvernements d’Athènes et d’Ankara, à la politique dans le passé récent des grandes puissances pour lesquelles l’île a constitué une plate-forme stratégique de premier plan, et aujourd’hui à la tentative, on est tenté de dire l’illusion de «résoudre» le contentieux par la simple intégration de l’île à l’Union européenne.

Se pose entre autres, dans les désaccords entre les deux communautés de l’île, la question des garanties internationales pour assurer la sécurité de l’île; les Grecs ne veulent pas entendre parler du «droit de regard» turc, les Turcs se résigneraient difficilement à ce que Chypre «tombe» sous la coupe européenne. En fait, à côté du grand enjeu, c’est-à-dire celui du dialogue entre les civilisations, les cultures, les religions, celui du multiculturalisme que l’Europe ne peut évacuer impunément, les aspects techniques sont relativement secondaires. «Nous avons nos Turcs, nous avons nos Musulmans dans l’Europe!» L’argument démagogique en référence aussi à l’Albanie et à la Bosnie, se profile d’ores et déjà dans certains médias et discours d’hommes politiques occidentaux. Il ne serait pas recevable. Le Mur de Nicosie est d’abord dans les têtes.

Il correspond ensuite à une conception parfois réelle souvent surannée, consciente ou inconsciente du stratégique. A commencer par les bases britanniques dont on parle peu, qui sont souveraines et qui occupent une superficie non-négligeable dans l’île. Les Britanniques n’avaient pas bougé le petit doigt au moment de la grande crise de 1974 pour ne pas remettre en cause le statu quo laissant aux Turcs le soin de tirer les marrons du feu. D’un autre côté, il n’est pas possible de dissocier complètement les deux communautés de Chypre de celles de Grèce et de Turquie, de faire abstraction des autres contentieux qui divisent les deux pays riverains de la mer Egée (délimitation du plateau continental et des eaux territoriales; partage de l’espace aérien, remilitarisation de certaines îles grecques, etc. ), voire plus globalement de la compétition et de la lutte d’influences qu’Ankara et Athènes mènent dans cette région de l’Europe. L’imbroglio chypriote ne trouvera de solution durable que s’il y a un rapprochement voire une entente entre les deux «frères ennemis» de l’OTAN.

L’adhésion de Chypre peut difficilement être dissociée de celle de la Turquie. L’une des questions essentielles est la conciliation de deux impératifs à Chypre: la libre circulation à moyen et ou à long terme et la protection de la communauté chypriote turque qui a été longtemps tenue à l’écart des circuits économiques. Il est vrai, d’un autre côté, que le temps presse et que les espoirs en vue d’une solution fédérale s’amenuisent dans ce conflit «fossilisé». En tout cas, il serait difficile de ne pas tenir compte des suggestions quant au caractère bizonal de la nouvelle entité, comme l’avait préconisé le général de Gaulle, en utilisant le même terme, dès les années 1960. La formule des «cantons» interpénétrés, si séduisante soit-elle, présenterait un risque: les relations intercommunautaires seraient à la merci de la moindre provocation qui ne manquerait certainement pas.

* Directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (Paris)

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