jump to navigation

Sofia : turcophiles et turcophobes 30 janvier 2007

Posted by Acturca in History / Histoire, Russia / Russie, South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE, USA / Etats-Unis.
Tags: , , , , ,
trackback

Outre-Terre (France), no 10 –2005/1, pp. 219-224

Emil Kazakov *

Le nationalisme bulgare possède une caractéristique probablement unique par rapport aux pays voisins. Le seul sujet qui fait l’unité dans le pays, c’est le désir presque obsessionnel de la classe politique de reconstituer la Grande Bulgarie créée le 3 mars 1878 par le traité de San Stefano, à l’issue de la guerre russo-turque et annulée trois mois plus tard – tripartition au Congrès de Berlin par la volonté et selon les intérêts des grandes puissances. Le reste n’est que différends et contradictions.

Les représentants du nationalisme slavophile ou russophile se définissent comme patriotiques et ont longtemps été regroupés au sein de deux formations dont la tribune était le journal Zora (aube) : c’est d’abord le Comité public de défense des intérêts nationaux ( Obchtestven komitet za zachtita na natzionalnite interessi, CPDIN ), fondé début 1990 ; puis le Parti patriotique du travail ( Otechestvena partia na truda, PPT ), créé le 3 avril 1990 en vue des législatives libres de juin [1]. Cette formation se déclaret social-démocrate [2].

Le CPDIN éclatera le 15 juillet 1995 en deux fractions, dont l’une restera en rapports très étroits avec la principale formation politique du pays, le Parti socialiste bulgare (PSB, ex-communistes [3]).

La seconde, relativement indépendante, demeure liée au PPT. Ce dernier participera aux élections présidentielles de novembre 1996 au sein d’une coalition des « forces patriotiques et communistes de Bulgarie [4] ».

On peut plus généralement poser que les membres de Zora, malgré des divergences, ont tous fait partie et continuent de faire partie pour certains d’entre eux de l’espace politique du PSB et peuvent être qualifiés de « satellites » des socialistes.

 Moscou vs. Ankara 

Mais avant tout, le CPDIN a émergé à Kardjali, au sud du pays, pour y représenter les intérêts des « Bulgares » dans les régions du Sud-Est et du Nord-Est, mixtes ou même majoritairement turques. Il devait servir de contrepoids au Mouvement des droits et des libertés ( Dvijenie za prava i svobodi, MDL ), formé le 4 janvier 1990 à Varna (deuxième ville du pays) pour être le garant des droits de la minorité turque – près de 10% de la population. C’est désormais un facteur incontournable dans la vie politique du pays puisqu’il contrôle pratiquement un monopole sur les suffrages turcs, ce qui lui permet de jouer un rôle charnière au Parlement entre la gauche et la droite.

Et la Turquie constitue le point nodal de la doctrine des nationalistes en tous genres, car elle incarne selon eux la principale menace sur l’intégrité du pays : elle veut restaurer la grandeur passée de l’Empire ottoman et réduire pour ce faire la Bulgarie à un état de vassal [5].

De ce point de vue, l’OTAN est clairement désignée comme facteur de déstabilisation. Elle incarne l’alliance stratégique entre États-Unis et Turquie. L’adhésion de la Bulgarie à l’organisation a impliqué « la transformation de la Bulgarie, État national, en un État multinational », et « le passage de l’État unitaire à une fédération ou confédération », donc « le transfert progressif de notre souveraineté de Sofia à Ankara [6] ».

Unique allié possible dans pareil contexte : la Russie, dont la mission historique et les intérêts militent « en faveur de notre défense [7] ». D’autant que la menace turque s’associe dans l’esprit des nationalistes à l’invasion de l’Europe par l’islam à partir du Sud. Panturquisme et panislamisme sont les deux faces d’un même péril : « L’Europe d’aujourd’hui n’est pas homogène. C’est une arène où s’affrontent en permanence la chrétienté et l’islam [8]. ». Ici interviennent les Slaves en général et la Russie en particulier, qui ont pour fonction historique, dans la zone intermédiaire de contact entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, de former un cordon sanitaire devant la formidable pression de l’islam ; une mission des Slaves dont les Européens voudront peut-être se souvenir [9]. Il y a nécessaire solidarité entre les peuples-barrières, en particulier les Slaves du Sud – Bulgares, Serbes – et ceux de l’Est : Russes, Biélorusses, Ukrainiens…

Le tout s’inscrit dans un schéma géopolitique concret puisque l’élargissement de l’OTAN vise à isoler la Russie, les Bulgares se retrouvant pour la troisième fois dans leur histoire dans le camp antirusse [10]. La Bulgarie a été forcée de s’intégrer à un axe horizontal, formé par la Turquie, la Macédoine et l’Albanie, mais aussi la Croatie et la Slovénie, tous membres de l’organisation ou bien candidats à celle-ci. Elle s’est isolée de ses alliés naturels – Russie, Serbie, Grèce, donc de l’orthodoxie au sens ethnoculturel, et de l’axe vertical qui faisait contrepoids au premier.

 Ankara vs. Moscou 

La deuxième grande tendance du nationalisme bulgare est plus floue, mais également plus homogène. Elle s’incarne à peu près complètement dans le VMRO ( Vatrechna Makedonska Revolutzionna Organizatzia, Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne [11]). Il s’agit d’un nationalisme dont les deux députés élus aux deuxième et troisième Assemblées nationales le sont sur les listes de l’Union des forces démocratiques (UFD ), le principal parti de droite [12].

Autre formation qui s’inscrit pendant dix ans – 1991 à 2001 – à l’intérieur de la coalition animée par l’UFD, le Forum démocratique bulgare ( Balgarski demokratitchen forum, FDB ) du 13 janvier 1990.

Le problème macédonien, tout comme à l’époque de la fondation du VMRO, le 23 octobre 1893 à Salonique, sous le nom de Comité révolutionnaire bulgare de Macédoine et d’Edirne (Thrace orientale), est au cœur de la doctrine. La plate-forme aspire à une « solution par étapes, de façon à libérer la terre macédonienne du poids étranger [13] ». De même pour le FDB, qui n’a jamais renoncé aux « idéaux nationaux » du pays et à ses « revendications territoriales », mais qui se bat pour une réalisation pacifique de ces objectifs dans le cadre de la charte de l’ONU [14]. Le pays doit au préalable faire l’objet d’un processus de « démocratisation », car semblable processus équivaudra à la « rebulgarisation » du pays [15]. L’ouverture des frontières et même le début d’une intégration à l’instar du modèle européen seront dès lors possibles. Il faut pour réaliser cette ambition que la Bulgarie reste fermement arrimée à l’OTAN et continue de travailler à son adhésion à l’UE. Mais aussi qu’elle devienne un facteur incontournable dans les Balkans. Du coup, « le principe de l’autodétermination se fera réalité [16] ». L’artificielle construction macédonienne aura disparu et l’« unification spirituelle » des deux pays sera accomplie. « Un peuple, deux États ! », telle est la formule [17]. Objectif du VRMO qui n’élève bien sûr pas la moindre revendication territoriale sur la Macédoine : la transformation de celle-ci en deuxième État bulgare à côté de la Bulgarie, en un premier temps, et à terme, fusion des deux États en un seul.

Grand coupable historique de l’isolement artificiel des Macédoniens, selon cette tendance du nationalisme bulgare, la Russie et sa politique impérialiste dans les Balkans. Selon Stéphane Karastoïanov, président actuel du FDB et professeur de géographie politique à l’université de Sofia, le panslavisme sous les Tsars, puis l’idéologie communiste – invention d’une langue macédonienne en 1934 par l’Internationale communiste et institutionalisation de celle-ci par les Serbes – sont aux origines de la question nationale de la Bulgarie, coïncidant à peu près avec le problème macédonien. Ces nationalistes sont donc antirusses, antiserbes et bien sûr anticommunistes [18]. Mais ils sont aussi bien, en vertu de l’adage qui fait des « ennemis de mon ennemi mes amis », turcophiles : la Bulgarie va devoir, pour se défendre du panslavisme et de la colonisation politique et culturelle de la Russie, entretenir des contacts étroits avec la Macédoine, l’Albanie et la Turquie (ainsi qu’avec la Croatie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne [19]).

Troisième école, celle du nationalisme « authentique » qui se veut d’ordre strictement académique. Elle est organisée autour de la fondation panbulgare TANGRA TanNakRa, créée en 1997, qui veut faire la lumière sur le véritable rôle des Bulgares dans l’histoire universelle. Pour son théoricien le plus notable, Petar Dobrev, les Protobulgares font partie du groupe iranien et plus particulièrement pamirien, qui peuplait dans l’Antiquité le territoire s’étendant de l’Hindou Kouch et du Pamir, au sud, au Ferghana au nord [20]. En d’autres termes, le berceau historique des anciens Bulgares se trouve en Afghanistan et en Asie centrale. Mais surtout : d’insister sur l’hypothèse de l’origine iranienne (pamirienne), le nationalisme authentique rejette catégoriquement celle qui ferait descendre les Bulgares des Huns ou des Turcs, et s’oppose avec force à semblables théories inventées par des turcologues allemands ou hongrois avant la Seconde Guerre mondiale pour minimiser la présence des Slaves dans l’histoire/l’ethnogénèse de l’Europe orientale, et afin d’en éloigner les Bulgares [21].

Les historiens de cette école retracent l’apparition successive (parfois simultanée) de plusieurs États, les deux premiers étant ceux de Balgar et de Balkhara en Asie centrale. L’expansion des Bulgares vers le continent européen commence aux deux premiers siècles avant J.-C. Ils fondent un troisième État au Caucase qui va durer 515 ans et s’effondrera au VIIe siècle après J.-C. avec la Grande Bulgarie du khan Koubrat. Dès la fin du Ve et le début du VIe siècle, les Bulgares entament leur marche plus à l’Ouest, notamment dans les Balkans. 681 : la Bulgarie danubienne (dans ses frontières actuelles) du khan Asparoukh et la Grande Bulgarie de la Volga qui se maintiendra à travers l’islamisation (la turcification) des Xe-XIe siècles et sera complètement assimilée au XIIIe siècle par les Mongols/Tatars sur le territoire du Tatarstan d’aujourd’hui [22]. Comme les Bulgares de la Volga sont supposés avoir ensuite participé à l’invasion de terres slaves (russes), ce « cousinage » fut longtemps occulté par les communistes, tant en URSS qu’en Bulgarie.

En fin de compte, comme la Bulgarie n’a pas de critère qui permettrait d’élaborer une plate-forme commune sur la Turquie, son approche du grand (et plus important ?) voisin balkanique se caractérise par l’incohérence. Or, il n’y a plus place, aujourd’hui, pour semblable instabilité, du moment où le pays s’est installé dans le consensus du postcommunisme et de l’intégration euroatlantique.

Deux faits méritent, pour finir, d’être notés :

les fortes « réserves » de la droite au pouvoir de 1997 à 2001 sur la Turquie étaient plutôt liées à une position de principe contre la coopération régionale, interprétée en tant que dangereux substitut à la construction européenne. La gauche, au contraire, a été pendant une certaine période (de 1994 à 1997) beaucoup plus ouverte à la coopération régionale, mais elle donnait priorité à la Grèce et à la Yougoslavie (après les accords de Dayton en 1995). Sans doute les stéréotypes nationalistes perdurent-ils dans ce contexte;  la Bulgarie, qui a reconnu la première l’indépendance de la Macédoine comme État, mais non en tant que nation et surtout pas du point de vue de la langue, finit par clore le dossier linguistique en février 1999. Les partenaires occidentaux faisant en sorte que les deux grands partis, PSB et UFD, se débarrassent de leurs satellites nationalistes [23].

Rien d’étonnant à ce que l’intégration de la Turquie à l’Union européenne ne fasse l’objet d’aucun débat au sein de la classe politique et dans la société bulgares.

* docteur en géopolitique, universités de Sofia et Blagoevgrad.

[1] Le PPT fut représenté par un député à la Grande Assemblée nationale.

[2] Douma, 10 avril 1995.

[3] Le CPDIN participe aux élections législatives en 1994 et obtient trois députés intégrés à la coalition du PSB à la trente-septième Assemblée nationale. Mais ses leaders s’attribuent une influence plus grande, car huit députés du PSB étaient encore membres du Comité, depuis longtemps, en 1995, Douma du 14 juillet.

[4] Nova Zora, 15 octobre 1996. Le PPT s’était déjà intégré à la coalition du PSB aux élections du 13 octobre 1991 et il obtint trois députés qui faisaient partie du groupe socialiste à la trente-sixième Assemblée nationale. Deux élus « indépendants » aux élections législatives du 19 décembre 1994 dans le cadre de l’Union patriotique qui avait signé un accord de coordination et de coopération avec le PSB le 5 novembre.

[5] Zora, 2 mai 1995.

[6] Zora, 27 juin 1995.

[7] Zora, 28 février 1995.

[8] Cf. Orlin Zagorov, « Balgaria, Evropa i Nato », Zora, 13 février 1996.

[9] Cf. Naüm Mavrodinov, « Slaviani, tazi mrasna douma », Zora, 4 avril 1995.

[10] Zora, 28 février 1995.

[11] Cette organisation fut interdite avec tous les autres partis politiques en 1934 et ses adhérents feront l’objet d’une sévère répression une fois instauré le régime communiste en 1944. Elle reprend ses activités en janvier 1990 sous le nom de VRMO-Union des sociétés macédoniennes et se rebaptise VRMO à partir de son troisième congrès en 1995.

[12] Ses députés font donc partie du groupe parlementaire de l’UFD. Président depuis 1997 et réélu en mars 1999 : Krassimir Karakatchanov. Le Sayuz na demokratitchnite sili (UFD ), soit la première grande organisation non communiste, fut fondée le 7 décembre 1989; au pouvoir en 1990-1991 et 1997-2001.

[13] Makedonia, 5 mars 1997.

[14] Cf. Tania Tourlakova et Tatiana Kiriakova, Koy koy e ? Izbori 1994, Sofia, 1994; Dianko Markov, « VMRO i BDF sa prizvani da budiat natzionalnite tchuvstva », Makedonia, 12 novembre 1997.

[15] Cf. Krassimir Karakatchanov, « Koy e protiv deklaratzia s Makedonia – Tatartchev, BSP i skopskite komunisti » (entretien), Sega, 15 février 1999.

[16] Cf. Boby Bobev, « Balgaria i istoritcheskata sadba na Makedonia », Demokratzia, 11 juin 1997.

[17] Cf. Krassimir Karakatchanov, Demokratzia, 26 février 1997.

[18] Cf. Stéphane Karastoïanov, « Miastoto na Balgaria v promeniachtia se sviat », Demokratzia, 1er mars 1997.

[19] Cf. du même Polititcheska gueographia. Gueopolitika. Gueostrateguia, Sofia, 1997, p. 144-145 : la Bulgarie prêtera une attention particulière aux États-Unis et veillera aux relations avec l’Ukraine, la Biélorussie, les républiques d’Asie centrale et les pays baltes.

[20] Cf. Petar Dobrev, « Drevnite balgari kato istoritcheski faktor za izgrajdaneto na balgarskia narod », in Kolev & Dimitrov (éd.), Sastaviteli, Istoria na Balgarite, Sofia, 1998.

[21] Cf. Tzvetana Tafradjiyska, « Orientalistika i prabalgaristika », in Kolev & Dimitrov, op. cit., p. 104-105.

[22] Ibid., p. 93 : le nouveau peuple qui résulta de cette fusion, celui des Tatars contemporains, a porté jusqu’au XVe siècle le nom de Bulgaris. Mais Petar Dobrev, op. cit., p. 86 : « rares sont les descendants de cette Grande Bulgarie de la Volga qui en aient préservé la mémoire nationale et tous parlent le tatar. »

[23] Le VRMO devenant gênant pour le gouvernement d’Ivan Kostov, avec des positions trop ouvertement nationalistes au moment de la ratification par le Parlement de la Convention générale sur les minorités ethniques début 1999, et surtout durant le conflit au Kosovo au printemps. Les deux formations allaient d’ailleurs s’opposer tacitement à la veille des municipales d’octobre de la même année sur une « coopération » électorale en Macédoine du Pirin (bulgare), Troud, 6 octobre 2000. Le Premier ministre qualifiant le VRMO de peu démocratique devant son homologue Ljubco Georgievski, à Blagoevgrad (chef-lieu de la Macédoine bulgare), le 22 septembre 1999. Le divorce sera consommé un an plus tard quand les deux députés du VRMO auront quitté le groupe parlementaire des Forces démocratiques unies. En 2001, ce sera au tour du FDB de prendre ses distances avec la coalition.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :