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La malédiction turque 2 février 2007

Posted by Acturca in Caucasus / Caucase, History / Histoire, Turkey / Turquie.
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Sud Ouest Dimanche (France), 28 janvier 2007

Hugh Pope *

Y aurait-il une malédiction turque ? Chaque fois que ce pays réussit une avancée, il trébuche. Cette fois, c’est sur l’assassinat (NDLR : le 19 janvier) de Hrant Dink, éditorialiste faiseur de paix et figure de la communauté arménienne. Cette fois, il en va de la crédibilité de la Turquie comme futur membre de l’Union européenne. Gouvernement, armée, chefs islamiques : tous ont dénoncé le meurtre. Des milliers de Turcs ont défilé aux cris de « Nous sommes tous des Arméniens, nous sommes tous Hrant Dink ».

Un homme avoue avoir appuyé sur la gâchette – un nationaliste – mais il faut dissiper les ombres qui planent sur le contexte du meurtre. Dink n’a pas simplement été laissé sans protection par la police turque. De mauvaises lois, des poursuites malveillantes et l’hystérie nationaliste ont alimenté une atmosphère de lynchage qui a transformé cet homme policé en « ennemi public numéro un ».

Ce qui a coûté la vie à Dink est l’incapacité turque à affronter le génocide en 1915 d’un million et demi d’Arméniens, hommes, femmes et enfants. La classe politique ne parvient pas à sortir de l’ornière du déni. Les efforts pour ouvrir les archives et les laisser aux historiens échouent à cause de l’intransigeance de la diaspora arménienne, mais aussi des lois turques restreignant la liberté d’expression, notamment l’article 301 du Code pénal qui réprime ceux qui « dénigrent » la Turquie. Quant aux omissions des programmes scolaires d’histoire, elles restent taboues.

Certes, les Turcs ont des raisons de se sentir victimes. Les pays chrétiens ne se sont pas beaucoup excusés des nettoyages ethniques perpétrés avant 1923 quand ils repoussaient les frontières de l’Empire ottoman. Nettoyages qui auraient, selon l’historien Justin Mac Carthy, fait 5 millions de victimes musulmanes. En 1915, la Turquie était prise en tenailles entre la Russie à l’est, la France et l’Angleterre à l’ouest, et les chefs arméniens s’étaient alliés à ses ennemis, formant des milices anti-ottomanes et exigeant un État sur la terre ottomane.

La Turquie craint aussi que des excuses publiques ne déclenchent des réclamations sur les territoires et les biens arméniens saisis. Les Turcs refusent de croire à la sincérité de Parlements étrangers qui, en général mal informés, légifèrent sur le génocide en cédant à la pression de la diaspora arménienne. Un texte pourrait être voté au Congrès américain en avril. Le Parlement français aurait-il criminalisé toute tentation de nier le drame de 1915 s’il n’y avait été poussé par le désir inavoué de maintenir la Turquie hors de l’Union ? Hrant Dink lui-même a critiqué le jusqu’au-boutisme de certains Arméniens. Il a même écrit que les Arméniens feraient mieux de consacrer leur énergie à l’Arménie indépendante plutôt que laisser la haine des Turcs empoisonner leur sang.

Or c’est justement ce texte qui a valu à Dink d’être poursuivi au titre de l’article 301, sous prétexte d’avoir laissé entendre que les Turcs étaient venimeux. Comment se fait-il que parmi tous les auteurs turcs poursuivis au même motif, seul Dink a écopé de six mois de prison (avec sursis) ? Subtilement, les commentateurs minimisent le meurtre en le qualifiant de « provocation » ou en mettant en cause des « forces extérieures ».

Ni les Turcs ni les Arméniens ne devraient poursuivre sur cette voie. Le gouvernement du Premier ministre Erdogan – le premier à avoir accordé un passeport turc à Hrant Dink – pourrait faire un geste : ouvrir la frontière avec l’Arménie, fermée depuis le début des années 1990; convoquer une conférence internationale oú Ankara expliquerait qu’il n’y a jamais eu de décision concertée de génocide. Après tout, la Turquie a déjà reconnu la mort de 300 000 Arméniens et de courageux romans, films, expositions ou conférences sont sortis en Turquie sur la question arménienne. La cerise sur le gâteau serait l’abolition de l’article 301 qui a transformé les intellectuels comme Dink en cibles.

Rien de tout cela, hélas, n’est prêt de se produire. La Turquie va bientôt voter (élections présidentielles et législatives) et la mouvance ultra-nationaliste menace le parti islamique centriste AK au pouvoir. L’Europe, dont le soutien est crucial pour rassurer un régime turc réformateur, n’est pas d’humeur à accorder à Ankara une nouvelle ligne de crédit politique. Du coup, le fossé entre Europe et Turquie risque de se creuser à nouveau. Une pensée obscurcie par le chauvinisme va continuer à être la plaie turque et pas seulement dans l’approche de la question arménienne.

Le meurtre de Dink est le symptôme des courants négatifs qui persistent, et pas leur cause. C’est pourquoi la malédiction turque revient sur la scène de façon aussi tragiquement récurrente.

* Hugh Pope, journaliste, travaille à Istanbul. Il a publié en 2005 « Sons of the Conquerors : the rise of the turkic world » (« Fils des conquérants : l’essor du monde turc », chez Overlock Duckworth).

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