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« La Turquie est comme un bateau où l’équipage regarderait vers l’Ouest tout en ramant vers l’Est » 7 février 2007

Posted by Acturca in Religion, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Agence d’information ZENIT–Le monde vu de Rome

Vendredi 2 février 2007, Rome

Entretien avec le P. Claudio Santangelo, missionnaire de saint Vincent de Paul en Turquie

La Turquie est un pays aux mille visages. Pont géographique entre l’Orient et l’Occident, c’est un Etat laïc où la religion tient toutefois une place très importante. De grands progrès dans le dialogue entre le christianisme et l’islam, entre catholiques et orthodoxes ont été récemment accomplis en Turquie mais le pays a également été la scène de crimes contre la liberté de religion et de pensée.

Pour avoir une idée plus précise sur les différentes réalités de la plateforme turque, Zenit a interrogé le père Claudio Santangelo, missionnaire de saint Vincent de Paul en Turquie.

Zenit : Que vivent les missionnaires de l’ordre vincentien en Turquie ?

P. Santangelo : Notre congrégation, dont le nom officiel est Congrégation de la Mission (CM = Congregatio Missionis), possède deux maisons à Istanbul, l’une appartenant à la Province d’Autriche, l’autre à celle de Paris. Toutes deux fondées vers la fin du XIXème siècle pour contribuer à l’instruction et à l’éducation des européens et venir en aide aux populations pauvres d’Istanbul.

Notre mission, née sous forme de pensionnat, a été transformée en Ecole Supérieure après la chute, ces dernières décennies, du nombre de chrétiens dans le pays. Le pourcentage des étudiants musulmans de notre école s’élève à 95%.

Zenit : Le scénario turc suscite beaucoup de curiosité car il s’agit d’un état laïc dans un pays à grande majorité musulmane. Comment un occidental qui vit en Turquie perçoit-il cette réalité ?

P. Santangelo : En Turquie, la laïcité apparaît dans les constitutions et dans les institutions. En 1924, le père de la patrie, Mustafa Kemal Atatürk, a décidé d’adopter une laïcité à la française. Et dans la vie sociale, il a adopté de nombreux paradigmes occidentaux pour moderniser la Turquie. Ainsi, en Turquie, il est interdit aux employées de la fonction publique de porter le voile durant leur travail ; les turcs utilisent le calendrier grégorien ; le jour férié est fixé au dimanche et non au vendredi. Les musulmans qui fréquentent la mosquée doivent obtenir une permission préalable pour s’y rendre.

Mais la Turquie a plusieurs visages. La ville d’Istanbul est très particulière, pleine de microcosmes. Lors de nos déplacements en ville, nous passons d’un quartier où les femmes sont voilées à un autre quartier où tout est occidental. Un jour j’ai vu une jeune fille qui portait le voile et qui avait un piercing. Pour nous, le voile est signe de traditionalisme, le piercing signe d’un modernisme à outrance. Ce sont ces deux réalités là que nous côtoyons chaque jour en Turquie.

Zenit : Quelle place la Turquie a-t-elle dans le réveil général de l’extrémisme islamique ?

P. Santangelo : En Turquie, on assiste ces dix dernières années à un réveil de l’extrémisme religieux chez les musulmans. L’élément religieux est très présent et très visible dans la vie sociale et publique. Les 50-60 ans sont restés très fidèles à Atatürk. Ils sont musulmans mais pas particulièrement pratiquants. En ce qui concerne les jeunes, ce réveil religieux dépend beaucoup de l’origine sociale. Les plus riches regardent d’un bon œil l’occident, et imitent son style de vie ; la religion en soi ne les intéresse pas beaucoup. En revanche, ceux qui viennent d’un milieu rural plutôt défavorisé ont fait de la mosquée leur seul point de référence.

Quelqu’un a comparé la Turquie à un bateau où l’équipage regarderait vers l’ouest tout en ramant vers l’est.

Zenit : Comment la population turque vit-elle les négociations officielles pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne ?

P. Santangelo : Jusqu’à l’année dernière, les sondages évaluaient à 70% le nombre des habitants qui y étaient favorable. Mais aujourd’hui, ces chiffres ont baissé et tournent autour de 50% . Beaucoup craignent de perdre leur identité. L’opinion publique, à ce sujet, varie beaucoup en fonction de la situation géopolitique de la région. Il suffit de penser à l’été dernier quand Israël est entré en guerre contre le Liban. Ils ont tapissé les immeubles d’immenses affiches montrant des photos de la destruction du Liban qui disaient : « Israël a mis le feu au Liban et le monde se limite à regarder ». Beaucoup assimilent ces guerres à une guerre de l’occident chrétien contre l’islam car, de manière générale, les musulmans pensent que l’Etat et la religion vont de pair.

Comme nous, en Occident, craignons l’invasion turque et la perte de notre identité européenne, ils craignent que l’Occident absorbe leur identité turque et musulmane.

Sans compter que les mass media sont très partiaux. Certains media leur font peur, insinuant que l’Occident veut les phagocyter et supprimer leur identité. Quand le père Andrea Santoro a été tué, certains journaux (comme Vakit), estimant inconcevable qu’il ait été tué sans raisons, ont écrit que le prêtre faisait du prosélytisme auprès des musulmans, payant les gens pour qu’ils viennent à l’église.

Zenit : Quelle a été la réaction locale après l’assassinat du père Andrea Santoro et du journaliste Hrant Dink?

P. Santangelo : Les deux assassinats survenus dans le même secteur de Trabzon n’ont pas eu le même impact. Don Andrea Santoro était un étranger et un inconnu ; son assassinat n’a donc pas eu le même écho que celui de Dink et il n’y a pas eu de manifestations.

L’assassinat du fondateur et directeur du journal Agos, en revanche, a été perçu comme une attaque à la liberté religieuse, et l’opinion publique a été scandalisée par ce meurtre perpétré de sang froid. De nombreuses personnes ont manifesté leur indignation en défilant dans les rues.

En tant que chrétiens, après ces attaques, nous avons eu peur que la situation ne se dégrade et que notre stabilité dans le pays ne soit compromise.

Zenit : Après la rencontre historique entre le pape Benoît XVI et le patriarche oecuménique Bartholomaois I au Phanar, quel rôle les catholiques doivent-ils assumer pour favoriser le rétablissement de la pleine unité entre les chrétiens ?

B>P. Santangelo : Il était nécessaire que le pape aille en Turquie et montre ce que l’Eglise entreprend pour parvenir à l’unité. Au Phanar, des points importants ont été soulevés et rappelés. Mais les changements et les pas en avant ne peuvent se limiter à des discussions de haut niveau. Ils doivent pénétrer dans la profondeur du vécu des différentes confessions chrétiennes.

En tant que missionnaire Vincentien je parlerais de gestes concrets et charitables, signes d’un œcuménisme vécu. S’engager ensemble, en tant que communautés ecclésiales, pour construire une maison interconfessionnelle.

L’encyclique du pape Jean Paul II Ut unum sint parle d’un œcuménisme de la charité qui serait signe visible pour les non chrétiens.

L’œcuménisme c’est aussi partager les richesses issues des différentes traditions. L’année dernière, en tant que prêtres catholiques, nous avons eu un jour de retraite sur le carême, prêché par un prêtre arménien de rite apostolique. Découvrir le sens du Carême comme l’exprime la liturgie qui, pour les Eglises d’Orient, est le fondement sur lequel se construit la foi (Lex orandi statuit legem credendi), fut pour nous source de grande richesse.

Nous ne pouvons avancer à force de stéréotypes, il est nécessaire que nous nous connaissions de près, et le fait que la présence chrétienne soit aussi réduite doit nous stimuler à travailler ensemble..

Zenit : Quel sens donnez-vous à votre mission en Turquie ?

P. Santangelo : Le sens de ma mission en Turquie est de faire rayonner la présence du Christ. Selon une devise de Saint Vincent de Paul, notre fondateur : « Faire tout ce que Jésus Christ a fait : enflammer le monde ». Mon devoir n’est pas de convertir les gens, mais d’être plein de la présence d’amour et d’écoute de Jésus-Christ et être prêt à rendre raison de l’espérance qui est en moi (1 Pt 3, 15). Quand nous célébrons l’Eucharistie, je sens que Jésus est là lui aussi.

Les Turcs ont le droit eux aussi de connaître le vrai visage de Jésus Christ. L’expérience nous dit qu’il n’y a pas que des gens indifférents à la religion, qu’il y en a d’autres qui veulent la connaître. Il est arrivé qu’une invitation à un repas finisse par être une occasion de parler ensemble de foi et de religion et de soulever des questions liées à notre existence d’homme.

J’appartiens à une congrégation missionnaire dont le charisme est d’évangéliser les pauvres, d’être proche d’eux. Il y a plusieurs catégories de pauvres : il y a ceux qui manquent de quelque chose, les sans-abri, les personnes frappées de toutes sortes de maladies ou sous dépendance, mais aussi les sans droits, les minorités, les personnes abandonnées à leur solitude. Nous sommes appelés à aimer ces pauvres, d’un amour affectif et effectif. A les aimer avec le cœur, c’est-à-dire en étant présent auprès d’eux, concrètement. Notre mission consiste à considérer le pauvre dans sa dimension intégrale d’homme. En Turquie, il y a des pauvres qui sont à la recherche de Dieu, qui cherchent à donner un sens à la vie, à la mort, à la souffrance, et qui ont besoin d’écoute, de présence et de témoignage. Et nous, en tant que chrétiens nous sommes ici pour écouter dans la gratuité et pour témoigner.

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