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Sommes-nous tous des Arméniens ? 9 février 2007

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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Courrier international (France), no. 849, jeudi 8 février 2007, p. 2

Can Dündar, Milliyet (Istanbul)

Le slogan scandé lors des obsèques de Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné, n’a pas été bien accepté par tous les Turcs, regrette le quotidien libéral d’Istanbul.

Un match de foot opposant l’équipe de Malatya à celle d’Elazig [deux villes dans l’est de la Turquie] a dégénéré. Les supporters d’Elazig dans les tribunes hurlaient : « Malatya l’arménienne », tout simplement parce que Hrant Dink (le journaliste arménien assassiné) était natif de cette ville. Sur leur banderole, on pouvait lire : « Nous ne sommes ni arméniens ni de Malatya. Nous sommes des hommes d’Elazig et amoureux de la Turquie. » Les supporters de Malatya ont alors rétorqué sur le même ton : « Dehors le PKK ! » Des injures, des bagarres ont suivi. Résultat du match : dix blessés, dont trois parmi les forces de l’ordre.

Cette nuit, nous assistions à un programme de musique pop présenté par Bülent Ersoy [une vedette transsexuelle de la chanson turque]. Elle y passait un savon à l’un des participants d’un concours de chanteurs amateurs. La vedette n’hésita pas à tremper sa langue, notoirement acérée, dans le venin du racisme. « Il a si mal chanté que j’ai eu l’impression qu’un Arménien s’en prenait à moi. » Puis Bülent Ersoy s’est mise à critiquer le slogan scandé par les 100 000 manifestants qui ont assisté aux obsèques de Dink, « Nous sommes tous des Arméniens ! ». « Heureusement, je suis musulmane. Même si je devais mourir pour ça, je ne dirais jamais ‘Je suis arménienne' », ajouta-t-elle.

Pour certains, le mot « arménien » est une insulte

C’est exactement contre ce genre de propos que les gens protestaient lors des obsèques de Dink. C’est ce genre d’attitude qu’ils cherchaient à dénoncer avec le slogan « Nous sommes tous des Arméniens ». Car, pour certains, le mot « arménien » est presque une insulte. Face à un tel comportement raciste, ceux qui manifestaient lors des obsèques de Dink essayaient de démontrer qu’ils se plaçaient du côté arménien et que c’était un devoir de partager la sensibilité des citoyens arméniens. Je suis sûr que ces manifestants auraient défilé de la même manière quand des diplomates turcs ont été abattus lâchement par l’organisation terroriste ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie). Ils auraient peut-être scandé des slogans similaires, « Nous sommes tous les familles des diplomates martyrs », par exemple, car il ne s’agit pas ici d’être arménien ou turc, mais de prendre le parti de la victime.

A présent, je voudrais poser quelques questions à ceux qui, par nationalisme, s’en prennent aux Arméniens. Saviez-vous que la bataille de Malazgirt (contre l’Empire romain d’Orient, en 1071) a été gagnée avec la participation des Arméniens ? Etes-vous au courant de tous les actes héroïques accomplis par des Arméniens au moment de la prise d’Istanbul [en 1453] ? Savez-vous que la préparation de notre alphabet actuel a été confiée par Atatürk à un linguiste arménien de chez nous, Agop Martayan, qui a été gratifié, par la suite, de titre de dilaçar [guide de la langue]. N’avez-vous jamais entendu parler d’Alpaslan Türkes [fondateur du Parti de l’action nationaliste dit des Loups gris (MHP)] rendant visite à Levon Ter Petrossian [premier président de l’Arménie actuelle] pour renouer l’amitié arméno-turque vieille de six cents ans ? Par la même occasion, il avait proposé qu’on érige une stèle à la frontière arméno-turque, avec une inscription en turc sur sa face regardant l’Arménie et en arménien sur la face regardant la Turquie : « Nous regrettons les souffrances que nous avons causées. » N’y a-t-il aucune leçon que les nationalistes turcs de Türkes pourraient tirer de l’attitude de leur défunt leader ?

Il y a les « justes »et les « injustes »

Car ce n’est pas le fait d’être des Turcs, des Arméniens, des Kurdes, des Syriaques, ou des Alévis qui nous sépare. C’est le fait d’être des « justes » ou des « injustes ». Il y a certains Turcs, Arméniens, Kurdes, Grecs, musulmans, chrétiens ou autres, qui sont racistes, sans coeur et indifférents. Mais il existe aussi parmi eux des gens qui souffrent avec autrui et qui cherchent à panser les blessures. Et c’est là que se situe la ligne de partage.

Encadré(s) :

La grande illusion des Arméniens

Nokta (Istanbul)

Désormais, parler de justice, de droit, d’assassins arrêtés, du pourquoi et du comment n’a plus aucun sens. Hrant Dink est mort. Point à la ligne. La seule chose aujourd’hui qui vaille la peine d’être rappelée, c’est qu’un Arménien qui avait réussi à faire entendre sa voix a été assassiné. Les paroles prononcées par l’assassin – « J’ai tué un Arménien » – en sont d’ailleurs la meilleure illustration. Oui, c’est un Arménien que le tueur a assassiné. Ce faisant, il a blessé tous les Arméniens. Dans de telles conditions, moi qui suis arménienne de Turquie, je dois bien avouer que, aujourd’hui, toute la prose consacrée aux conséquences de cet assassinat pour la démocratie, la liberté d’expression et les droits de l’homme me touche moins que le crime lui-même. Je pensais pourtant que la conjoncture qui avait pris forme depuis une petite dizaine d’années offrait désormais concrètement aux Arméniens de Turquie une perspective nouvelle, et que celle-ci s’inscrivait dans la normalité et dans la durée. J’étais persuadée qu’il devait en être ainsi et pas autrement. Or le meurtre de Hrant est venu rappeler douloureusement que ce nouveau contexte de liberté n’était pas du tout normal et qu’il n’y avait d’ailleurs aucune raison qu’il le soit. Avec ce crime, je me suis rendu compte que tous mes espoirs reposaient sur cette atmosphère nouvelle créée par Hrant et [sa revue turco-arménienne] Agos. Les traumatismes que l’on avait rejetés loin derrière nous ont soudain réapparu avec cet assassinat. Le discours des générations précédentes affirmant que rien ne changerait jamais pour les Arméniens de Turquie est donc avéré. Dès lors, je n’ai plus aucun argument vis-à-vis de mes parents. Lorsqu’ils me disent de « laisser tomber » et de ne plus faire ce métier [de journaliste], les exemples que je pouvais leur opposer jusqu’il y a peu illustrent de façon implacable que décidément rien n’a changé. Idem pour la diaspora arménienne, face à laquelle je reste sans voix lorsqu’elle affirme que « le génocide se poursuit ». Ces derniers temps, Hrant évoquait souvent la possibilité de partir et de quitter le pays. Cela fait d’ailleurs quatre-vingts ans que « partir » est une éventualité à laquelle chaque Arménien songe à différents moments de sa vie. En réalité, c’est bien cette situation qui est normale : partir, bien que l’on n’ait pas d’endroit où aller et aucune « patrie » vers laquelle revenir. Je pense ainsi que Hrant, le jour où il a été assassiné, alors qu’il descendait les marches de l’escalier après avoir fini de déjeuner, savait très bien où il allait. A la fin décembre, Hrant avait ainsi terminé son article par cette phrase de Hovhannes Tumanyan : « Vivez, mes enfants, mais, en tout cas, ne vivez pas comme nous. » Ce poète arménien, né en 1869 et décédé en 1923, fut témoin des moments les plus pénibles de l’histoire des Arméniens. C’est dans ce contexte qu’il avait écrit ces quelques mots. Quant à nous, nous perpétuons toujours l’expérience de tous les Tumanyan, mais cinq générations plus tard ! Repose en paix, Hrant.

La honte

Courrier international

« Que des policiers se fassent photographier avec l’assassin de Hrant Dink tenant fièrement le drapeau turc, c’est extrêmement grave », écrit Ismet Berkan, rédacteur en chef de Radikal. « C’est une nouvelle banalisation du racisme en Turquie. C’est une tragique illustration du fait que les assassins de Hrant Dink ne sont pas seuls et qu’ils ont même essaimé à tous les niveaux de l’Etat. Voilà qui va renforcer les rumeurs sur une police qui aurait laissé faire et qui illustre l’état d’une institution qui jouit de toute façon d’une totale impunité. » « Le nationalisme à caractère fasciste semble d’ailleurs devenu l’horizon indépassable de ce pays », conclut l’éditorialiste de Radikal, qui avoue se sentir « désormais terriblement seul ». Attaqué en justice sur la base de l’article 301 [dénigrement de l’identité turque], Ismet Berkan s’est vu attribuer un garde du corps.

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