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Les Climats 11 février 2007

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Etudes (France), Tome 406 –2007/1, p. 97-101

Nicolas Bauche

Le ciel et la mer se confondent déjà dans un brouillard azuré, signe que l’engourdissement de Bahar (Ebru Ceylan) va bientôt virer au sommeil. Dans ce regard embué, tout semble recouvert d’un voile de tristesse : la plage chauffée de soleil, les voiliers croisant au large, même son amant Isa (Nuri Bilge Ceylan) dont les jeux de plage manquent d’étouffer Bahar sous le sable. Certes, ce n’est qu’un mauvais rêve : elle recouvre ses esprits, troublée mais saine et sauve, aux côtés de son compagnon alangui et indifférent à ses états d’âme. Du détachement aux larmes, Les Climats délie ainsi un camaïeu émotionnel dont les nuances se lisent plus dans les humeurs atmosphériques filmées par Nuri Bilge Ceylan que sur les visages. Les expressions inertes d’Isa, étranger à la douleur amoureuse de sa compagne, le dégradé de sentiments qu’affecte Bahar, trahissant un chagrin profond, s’accordent avec les saisons que l’acteur et cinéaste fait danser, selon les besoins, devant la caméra.

L’été donc pour la rupture, l’hiver pour le célibat et la solitude. Sans nier cette dialectique qui crève l’écran, il faut creuser davantage pour saisir ce qui est la marque du cinéaste turc depuis Kasaba (1997) et Nuages de mai (1999), qui firent connaître le cinéma introspectif de Ceylan hors de ses frontières. C’est d’ailleurs l’évolution des saisons et leur débordement qui débrident ses films, beaux et contemplatifs. Les plans d’un ciel bas où la lumière irradiante couve sous les nuages, le goût affiché pour l’hiver et son esthétisme ou les rêves d’un ailleurs touristique devant un prospectus vantant des horizons plus cléments, dégagent le film du drame bourgeois de la séparation d’un couple pour l’insérer dans un panoramique naturel où le solipsisme doit forcément composer avec un environnement plus large. La mise en scène joue avec l’espace, se resserre donc en gros-plans sur les personnages, ou au contraire les perd dans l’immensité du paysage. Toute la subtilité de Ceylan est de faire se mouvoir ces deux lignes d’un seul tenant, l’une se confondant parfois avec l’autre. La profondeur de champ, l’utilisation obsessionnelle de l’arrière-plan comme enjeu narratif et non comme simple toile de fond, trament chaque plan d’une intensité douloureuse, soutenue par la raréfaction du verbe. Cette économie filmique, fruit d’un regard patient et attentif, fonctionne à l’image en faisant et défaisant le couple de Bahar et Isa selon l’oblique d’un angle et les nécessités dramatiques du cadrage.

A ce titre, Les Climats entretient une relation ténue avec la photographie, art plastique auquel le réalisateur et ses protagonistes s’adonnent, traquant des détails qui échappent au commun des mortels : les recherches documentaires d’Isa, universitaire bouclant sa thèse d’architecture et courant avec son appareil-photo de temples en ruines en monuments historiques ; celles de Mahmut dans Uzak (2003), un publicitaire vantant les mérites de carreaux en céramique dans des natures mortes à la composition millimétrée. Le film ménage ainsi des moments « photographiques », jusqu’à se figer en un cliché. Sur un promontoire rocheux ouvrant à perte de vue, Isa improvise une séance de pose, demandant au taxi qui l’a accompagné de boucher l’horizon vide — au propre comme au figuré.

Car la perspective que se donne Ceylan, malgré l’héritage antonionien qu’il porte haut, ses références digérées au Cri et à Identification d’une femme, rejoint le courant de fond du cinéma turc militant depuis Yilmaz Güney (Yol, 1982, Palme d’or). Les années 80 ont donné une nouvelle orientation au cinéma, accusant les changements d’une société en mutation : l’individualisme d’un Isa est une idée neuve aux portes de l’Orient, où la vie communautaire reste la règle. Le désenchantement de l’intrigue, les chassés-croisés amoureux, sont les indices d’un malaise persistant dans la culture. La génération, aujourd’hui quadragénaire, lâchée par une société qui a troqué un communisme vaillant contre le capitalisme y décrypte déjà ses désillusions. L’orage perpétuel sur Istanbul, la météorologie sentimentale de Ceylan, défont sur grand écran les idéaux du passé.

titre original :
Iklimler
Film franco-turc de :
Nuri Bilge Ceylan
avec :
Nuri Bilge Ceylan,
Ebru Ceylan,
Nazan Kesal,
Semra Yilmaz et
Mehmet Eryilmaz

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