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Livre: Sociétés rurales ottomanes 11 février 2007

Posted by Acturca in Books / Livres, History / Histoire, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Histoire & Sociétés Rurales (France), no 26 –2006/2, p. 214-216

Benjamin Lellouch

Ce livre est l’aboutissement d’un programme de recherche mené par les trois instituts français du Caire (ifao), de Damas (ifpo) et d’Istanbul (ifea), et auquel une équipe internationale a participé. Les 22 textes qui y sont rassemblés traitent essentiellement des campagnes d’Anatolie, du Bilâd al-Shâm – surtout Syrie et Liban actuels – et d’Égypte, du xvie au début du xxe siècle. On trouvera en outre quelques éclairages sur le Sud-Est européen, mais rien sur le Maghreb (dont l’histoire rurale a déjà fait l’objet de travaux marquants, pour la Tunisie notamment) ou sur l’Irak, un pays dont le passé ottoman est, toutes thématiques confondues, particulièrement mal connu. L’intérêt des auteurs déborde parfois les campagnes stricto sensu et concerne les villes de province n’ayant pas le statut de capitale provinciale, et dont l’étude souffre, pour l’Égypte notamment, d’un retard historiographique évident. Les monographies rédigées, en français ou en anglais, par les chercheurs français, allemands, américains, canadiens ou japonais portent sur tel ou tel espace situé dans l’un des ensembles régionaux précités (Anatolie, Bilâd al-Shâm, Égypte). Écrivant le plus souvent en anglais, mais parfois en français, les historiens turcs, au demeurant assez nombreux, qui ont contribué à l’ouvrage se sont intéressés aux campagnes anatoliennes (ou à celles du Sud-Est européen). Quant aux monographies des chercheurs syriens, libanais et égyptiens, elles portent sur des espaces localisés à l’intérieur des frontières des États-nations dont ces chercheurs sont ressortissants. Cette division géographique du travail n’a pas de quoi surprendre, on la retrouve de manière à peu près systématique dans les études sur l’histoire ottomane. Les six contributions des historiens arabes sont écrites en arabe, ce qui les rendra difficilement accessibles non seulement aux historiens de l’Europe qui auront la curiosité de se plonger dans le volume, mais aussi aux historiens des provinces centrales de l’empire ottoman (Balkans et Anatolie) qui dans leur grande majorité ne lisent pas l’arabe. Le dialogue entre historiens des provinces centrales et ceux des provinces arabes n’en est donc pas favorisé. C’est à mes yeux la principale faiblesse de ce livre, mais je ne vois pas quelle solution les éditeurs scientifiques auraient pu trouver : le choix du français n’eût pas réglé tous les problèmes d’accessibilité ; et il est délicat, dans les institutions françaises à l’étranger, de traduire en anglais ou d’inciter à écrire dans cette langue.

L’État ottoman a laissé des archives dont la richesse est sans équivalent dans l’histoire de l’Islam pré-contemporain. Mais si le moderniste dispose d’archives émanant des pouvoirs implantés dans les campagnes, les historiens dont les textes sont rassemblés ici ont dû utiliser des sources externes. Le premier type de sources est constitué par les archives produites par le pouvoir central, comme les registres fiscaux ou les copies des ordres envoyés par la Porte à ses représentants en province. Le second est formé d’archives produites par des pouvoirs ou élites installés en ville, registres de cadis ou actes (waqfiyya) de fondation de biens de mainmorte. Le xixe siècle voit un enrichissement et une diversification de la documentation (recensements démographiques, registres de cours civiles), mais celle-ci demeure externe. Encore faut-il être vigilant à considérer les sources fiscales non comme une photographie du réel mais comme le résultat d’une négociation entre l’État et les contribuables, souligne Alp Yücel Kaya dans sa contribution sur la réforme fiscale et la résistance anti-fiscale dans l’arrière-pays d’Izmir au milieu du xixe siècle.

La nature de la documentation explique la prédominance de deux axes dans les thématiques abordées ici : les rapports entre l’État et les sociétés rurales (organisées parfois en tribus, comme dans le bel article que Stephan Winter consacre à la politique ottomane envers les Kurdes du Nord-Ouest syrien) ; les relations villes/campagnes. Le premier axe est récurrent dans les contributions sur le monde anatolien (ou balkanique), le second présent souvent dans celles qui concernent le Bilâd al-Shâm et l’Égypte. L’intérêt pour l’histoire politique de l’empire ottoman est en effet plus marqué en Turquie que dans les pays arabes : parce que l’influence du pouvoir central était plus sensible dans les provinces anatoliennes ou balkaniques que dans les provinces périphériques ; parce que la connaissance de la langue ottomane, qui était celle du pouvoir central, reste exceptionnelle chez les historiens arabes ; enfin parce qu’un espace plus large est ouvert au débat politique en Turquie.

Les textes les meilleurs sont ceux qui parviennent à contourner l’obstacle d’une documentation, répétons-le, externe et à envisager les campagnes pour elles-mêmes et non seulement comme un objet d’intérêt de la part de l’État ou des pouvoirs urbains. Un des apports les plus importants de ce volume est la mise en évidence de la communauté villageoise. Celle-ci était forte en Égypte, comme en témoigne une institution unique à l’époque mamlouke et au début de l’époque ottomane, et documentée par les registres de terres privilégiées : les « services communaux », des terres mises par le village à la disposition de personnes (cheikhs du village, artisans, etc.) dont le statut ou l’occupation excluait qu’elles se consacrassent à l’agriculture (Nicolas Michel). Les registres des cadis de Damas du xviiie siècle consignent des procès qui opposaient les communautés villageoises des environs aux biens de mainmorte et aux agents du fisc : l’évolution des stipulations de la charia sur le statut de la terre conduisait les premières à invoquer la coutume pour faire valoir leurs droits (Astrid Meier).

On ne trouvera rien ici sur les techniques et les pratiques agricoles, l’étude de l’habitat, des terroirs, du paysage, un ensemble de domaines extrêmement difficiles et pour la connaissance desquels les balbutiements de l’archéologie ottomane donnent aujourd’hui quelque raison d’espérer. Mais deux articles qui ont pour objet les campagnes de Basse-Égypte se détachent par l’originalité de leurs thématiques. Nicolas Michel et Catherine Mayeur-Jaouen traitent de la structuration dans la très longue durée de la géographie des sanctuaires. Kenneth Cuno rejette l’idée d’une « modernisation » démographique au milieu du xixe siècle : les recensements de 1848 et 1868 montrent au contraire le développement des familles polynucléaires et le maintien de la polygamie, tandis que l’esclavage connaissait une forte progression.

Les différentes contributions réunies dans ce volume présentent des niveaux de conceptualisation et de contextualisation variables, depuis la monographie descriptive jusqu’au travail macro-économique, mais documenté par des exemples précis puisés aux registres des cadis de Bursa, en Anatolie, que Suraiya Faroqhi consacre au rôle essentiel du prêteur d’argent dans une économie rurale marquée au xviiie siècle par la faiblesse des rendements et des investissements. En somme, si ce livre rappelle avec justesse dans son introduction que les ottomanistes se sont éloignés des études rurales dans les vingt dernières années, il y a aussi de brillantes exceptions dont lui-même témoigne.

Mohammad Afifi, Rachida Chih, Brigitte Marino, Nicolas Michel, Isik Tamdogan (dir.), Sociétés rurales ottomanes. Ottoman Rural Societies, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, Cahier des Annales Islamologiques, 25, 2005, xi + 327 p. (pagination européenne) + 122 p. (pagination arabe), 35 €, isbn : 2724704118

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