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Le mythe d’un Kosovo multiethnique 27 février 2007

Posted by Acturca in South East Europe / Europe du Sud-Est.
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Le Temps (Suisse)

15 février 2007

Pour obliger la majorité albanaise à respecter la minorité serbe, la communauté internationale fait valoir les droits des autres peuples présents sur le territoire du Kosovo. Cette ingénierie sociale réussira-t-elle ?

Les propositions de Martti Ahtisaari insistent sur le caractère «multiethnique» du Kosovo futur. L’hymne et le drapeau de ce nouveau Kosovo devront intégrer des symboles de toutes les communautés vivant sur le territoire, et la communauté serbe est particulièrement choyée, avec des propositions prévoyant une très large autonomie. Pourtant, cette sollicitude internationale n’arrive-t-elle pas trop tard, et surtout, ce que les bons esprits internationaux appellent «multiethnicité» a-t-il un sens dans le contexte du Kosovo?

Les chiffres sont accablants. Vivaient au Kosovo, avant 1999, environ 250000 Serbes et presque autant de Rom. Aujourd’hui, les plus optimistes estiment que vivent encore sur le territoire administré par les Nations unies quelque 100000 Serbes et 30000 Rom. Bien sûr, ces chiffres sont imprécis et contestés. Depuis 1999, l’organisation d’un recensement de la population, pourtant bien nécessaire, est sans cesse repoussée pour d’évidentes raisons politiques. D’ailleurs, au Kosovo, les chiffres ont toujours été l’objet central de toutes les polémiques.

Quand prévalait la terreur du régime de Milosevic, dans les années 1990, les Albanais affirmaient qu’ils représentaient «plus de 90% de la population», estimée à deux millions de personnes. Cette exagération manifeste a été largement reprise par les médias et la majorité des observateurs. Le dernier recensement relativement acceptable, celui de 1981, ne relevait pourtant que 81% d’Albanais.

Un point est en tout cas certain. Au Kosovo, vivent des Albanais, très majoritaires, des Serbes, mais aussi des membres d’autres communautés: des Rom, des Bosniaques, des Turcs, des Goranis, une poignée de Croates. Certaines de ces appellations méritent explication. Les Bosniaques sont des musulmans parlant la langue que l’on appelait autrefois serbo-croate; les Goranis sont des montagnards slaves musulmans dont la langue est par contre apparentée au groupe macédo-bulgare. Ils vivent dans les montagnes du Shar, au sud du Kosovo, et leur nombre était estimé à quelque 30000 individus. A côté de la communauté rom, sont apparues, dès les années 1970, deux autres communautés dont l’identité paraît encore assez incertaine: les Ashkalis et les Egyptiens. Des débats fort passionnés et très peu scientifiques se poursuivent pour savoir si ces Ashkalis et Egyptiens sont ou non des Rom. Le fait est en tout cas que les Albanais stigmatisent également Rom, Ashkalis et Egyptiens, en les désignant par la même expression péjorative de «magjup», tziganes…

De toute manière, toute tentative de catalogage ethnique est largement illusoire. La définition des identités nationales au Kosovo est un processus récent et, par certains aspects, encore inachevé. La langue et l’appartenance confessionnelle forment les marqueurs identitaires les plus importants. Or, on sait que les conversions à l’islam ont été ici, comme dans tout le monde albanais, beaucoup plus tardives et progressives qu’en Bosnie, où elles se produisent dès le début de la conquête ottomane, aux XVe et XVIe siècles. Au Kosovo, les dernières grandes vagues de conversions remontent seulement au XIXe siècle.

Le multilinguisme a longtemps été la règle, et pas seulement dans les villes, centres du commerce et de l’administration, où la marque turque a été la plus forte durant les siècles de domination ottomane. Les Albanais de la région d’Orahovac/Rahovec, dans le sud du Kosovo, parlent toujours un dialecte local slave, qu’ils appellent «orahovacki», et qui s’apparente aux dialectes serbes de la région. Dans les milieux urbains traditionnels, notamment à Prizren, Vucitrn/Vushtrri ou Pristina, l’albanais et le turc étaient également maîtrisés dans de nombreuses familles.

Dans un contexte de relative «indécision» nationale, le choix de déclarer son appartenance à un groupe ou à un autre pouvait varier au gré de stratégies et de considérations politiques. Ainsi, au gré des circonstances, certains Albanais ont-ils pu se déclarer Turcs lors des recensements de l’époque yougoslave, ou certains Turcs se déclarer Albanais. Aujourd’hui, les Turcs du Kosovo subissent de très fortes pressions en faveur de leur «albanisation». La langue albanaise domine presque partout l’espace public, et la langue turque est reléguée au cadre de l’intimité familiale. Les groupes slaves musulmans, qui maîtrisent généralement bien la langue albanaise, subissent de semblables pressions.

Ainsi, en septembre dernier, ce sont les «modérés» de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), qui ont voulu empêcher l’usage administratif de la langue turque dans la ville de Prizren, qui demeure la plus composite, ethniquement et linguistiquement, de tout le Kosovo.

Maintenant que les fonctionnaires de la Mission des Nations unies au Kosovo (MINUK) ont à peu près compris qu’il n’y avait pas que des Albanais ou des Serbes au Kosovo, ils déploient d’intenses efforts pour promouvoir la langue bosniaque, alors que les Bosniaques du Kosovo parlent naturellement serbe, et avec l’accent serbe du Kosovo… De même, le système administratif mis en place depuis 1999 a accentué l’éclatement de la communauté rom et le développement des «nouveaux groupes ethniques», que sont les Ashkalis et les Egyptiens.

Dans le Kosovo «multiethnique» de demain, certains dirigeants communautaires largement autoproclamés pourront continuer à profiter des prébendes du système, pour peu qu’ils acceptent de servir d’alibi ethnique.

Comme toutes les sociétés des Balkans, la société du Kosovo n’a jamais été multiethnique au sens convenu. Différentes communautés nationales, linguistiques et/ou confessionnelles ont par contre su vivre sur ce territoire durant des siècles, en relativement bonne intelligence. Leurs rapports n’ont cessé d’évoluer et de se redéfinir au gré de différentes logiques d’intérêts, de conflit ou de coopération. L’expérience historique des vingt dernières années (la violence du régime de Milosevic, le développement du nationalisme albanais, la guerre, le triste après-guerre où se morfond le Kosovo depuis bientôt huit ans) a coupé grand nombre des relations intercommunautaires. Le discours sur la «multiethnicité» a peu de chances de les restaurer.

Dans l’affrontement entre nationalisme serbe et albanais, les «petits peuples» doivent déployer de prudentes et délicates stratégies de survie. Ainsi, les dirigeants communautaires ashkalis et égyptiens ont-ils choisi de faire cause commune avec les Albanais, alors que des extrémistes albanais ont pillé et incendié les quartiers ashkalis de toutes les villes du Kosovo à l’été 1999.

Ces «petits peuples» font depuis longtemps l’objet de manipulations politiques. Ainsi, la délégation serbe aux discussions de Rambouillet, en février 1999, en comprenait des représentants. Les Albanais n’ont pas fini de vouloir leur faire payer cette «compromission», voire cette «collaboration» avec le régime de Milosevic.

La survie des «petits peuples» dépendra bien sûr du statut qui sera accordé à la communauté serbe. Le document remis par Martti Ahtisaari propose une très large autonomie aux communes serbes du Kosovo. Il est cependant difficile d’imaginer que les Albanais accepteront sans rechigner cette amputation d’une part importante du territoire du Kosovo, qui échapperait de facto à l’autorité de Pristina. Il est encore plus illusoire de penser que les avantages promis convaincront les Serbes d’accepter de bon gré de devenir des citoyens d’un Kosovo indépendant. Si la présence serbe se réduit dans le Kosovo de demain à quelques «réserves d’Indiens», la vie publique et sociale se déroulera exclusivement en langue albanaise et, dans ce Kosovo albanais, les autres communautés minoritaires n’auront pas d’autre possibilité de survie que de jouer le jeu de l’assimilation, quitte à essayer de préserver, dans l’intimité, leurs éléments culturels et linguistiques spécifiques.

Commentaires»

1. ME - 25 janvier 2008

viva prizreni mash’llah cok guzel ucumet


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