jump to navigation

« La question n’est pas d’intégrer ou non la Turquie maintenant, mais de lui en donner la chance, et la motivation. » 6 mars 2007

Posted by Acturca in South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey-EU / Turquie-UE.
trackback

Le Figaro (France), no. 19466, samedi 3 mars 2007, p. 34

Dora Bakoyannis

Je vous écris d’Athènes, après un bref aller-retour à Paris *, ville chère à mon coeur où j’ai habité durant trois ans, à l’époque de la junte des colonels. Mon père, Constantin Mitsotakis, avait été arrêté en 1967. Un an plus tard, il quittait la Grèce avec sa famille. Je n’avais que 14 ans. Notre exil allait-il durer un mois, six mois, toujours ? J’ai ressenti ce que pouvait être la nostalgie de ma patrie. Cruelle expérience, mais qui m’a donné le sens de l’Europe : parlant couramment l’allemand et le français, j’avais été inscrite dans une école allemande à Paris. Les élèves étaient de nationalité française et allemande, mais aussi autrichienne, italienne, espagnole, grecque… C’était les débuts de l’Europe. Les débuts, vraiment ! L’un de mes professeurs autrichien n’arrivait pas à comprendre comment une Grecque pouvait connaître l’allemand. Ça l’agaçait. Chaque fois qu’il s’adressait à moi, il me rappelait qu’après le Danube, c’étaient les Balkans, « la pire chose au monde », selon lui.

Lors de mon passage à Paris, campagne électorale oblige, on n’a pas manqué de me demander ce que je pensais des femmes qui avaient des ambitions présidentielles. Que répondre, sinon qu’elles n’ont pas à être jugées sur le genre, mais sur leurs capacités à gérer les problèmes ? La France rendra son verdict en mai. « On ne vote pour les femmes que lorsqu’elles sont des hommes d’Etat », a dit un bel esprit. Je dirais, moi, que les politiques sont comme les anges, ils n’ont pas de sexe.

Pour ce qui est de la campagne elle-même, je n’ai qu’un seul regret : qu’il n’y soit pas assez question de l’Union européenne. « Quelle Europe voulons-nous, avec quelles institutions ? » Telle est pourtant notre grande interrogation commune. Avec, parmi les corollaires d’un futur inconnu, l’éventuelle intégration de la Turquie. Alors que certaines opinions européennes sont hostiles à l’élargissement en faveur d’une nation laïque à population musulmane, nous, Grecs, poursuivons depuis plusieurs années déjà une politique d’ouverture à l’égard d’Ankara. Pourquoi ? Parce qu’en qualité de frontière à l’est de l’Europe, nous sommes bien placés pour comprendre quelle garantie de stabilité et de développement une Turquie européenne représente.

Dans la mesure où l’Union européenne n’est pas un club chrétien, mais un club de valeurs, il faut qu’elle poursuive son dialogue avec la Turquie, laquelle a encore un long chemin à parcourir pour devenir une démocratie selon nos critères. Mais si, dans quinze ou vingt ans, elle y parvient, son intégration sera essentielle. La Grèce ne pourra que s’en féliciter, se retrouvant avec un nouveau voisin européen. Ce qui vaut pour nous, vaut pour la stabilité dans une région fragile comme celle de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient.

On doit être honnêtes avec les Turcs. On ne peut pas exiger de profondes réformes sans prendre l’engagement de l’adhésion au cas où ils satisfont toutes les conditions et les critères exigés par l’Union européenne. Le message grec est net : « Si vous faites vraiment le nécessaire, nous voterons votre intégration » ou, en anglais, « full compliance-full membership ». Notre attitude, pour être claire, n’en demeure pas moins ferme. Nous n’ignorons rien des problèmes de ce pays, tels que le non-respect des droits de l’homme, la question des minorités, le rôle prépondérant de l’armée, parfois très réservée vis-à-vis des réformes nécessaires de démocratisation. L’entrée de la Turquie en Europe passera également par l’apurement de la question chypriote. Pas moins de 40 000 soldats turcs stationnent dans la petite île de Chypre, ce qui revient à dire qu’une partie de l’Europe est actuellement occupée par un aspirant à devenir membre de la communauté. Ce n’est pas un mince paradoxe.

Notre attitude demeure, néanmoins, celle de l’ouverture, dans une perspective à long terme, la fonction du politique étant d’anticiper et de désamorcer les possibles conflits. Notre début de XXIe siècle marque une exacerbation des confrontations politico-religieuses. Nous, Grecs, avons longuement cohabité avec le monde musulman, nous le connaissons bien. Notre presse, par exemple, a su d’instinct rester prudente lors de l’affaire des caricatures du prophète Mahomet, en s’abstenant de les publier. Nous savions d’expérience que ce serait une erreur. C’est en se connaissant que l’on se respecte.

Réformistes pro-européens et forces obscurantistes s’affrontent actuellement en Turquie. Nous espérons que les dirigeants turcs resteront fermes sur la voie européenne.

Sachant que quinze à vingt ans seront nécessaires à cette révolution intérieure – si elle s’opère – la question actuelle n’est pas de savoir si l’on intègrera ou non la Turquie maintenant, mais de lui en donner la chance, et la motivation. Nous vivons dans un monde globalisé où tout est lié. Rien ne s’y passe qui n’en affecte une autre partie. Il faut en avoir conscience.

Mon père, qui fut Premier ministre de 1990 à 1993, deux fois condamné à mort durant l’occupation de mon pays par les forces du nazisme, et remis en prison par la dictature grecque, m’a appris qu’il n’y a qu’une force en politique : le peuple. Il m’a aussi expliqué la différence entre un politicien et un leader. Le politicien ne voit que jusqu’au lendemain. Un leader doit voir plus loin, dire la vérité, et agir en conséquence. Au risque d’être impopulaire. Telle est sa responsabilité.

* Dora Bakoyannis est venue à l’initiative de la revue Politique Internationale, invitée d’honneur à l’un de ses petits déjeuners politiques.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :