jump to navigation

Union européenne-Turquie: Le mythe du «cheval de Troie islamique» 10 mars 2007

Posted by Acturca in EU / UE, Turkey-EU / Turquie-UE.
Tags:
trackback

Le Jeudi (L’hebdomadaire luxembourgeois en français), 08/03/2007

Jean Portante

L’Union européenne n’est pas dans la meilleure de ses formes. Les citoyens ont le blues, les dirigeants tergiversent, l’économie tangue. Un «non» global larvé hante les esprits. Et si c’était à cause de cela qu’on a tellement peur de la Turquie ?

La conférence-débat* «Désir d’Europe», organisée par Le Jeudi, le 1er mars dernier, dans le cadre des festivités de son dixième anniversaire, est venue alimenter le débat autour de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE). L’écrivain turc, Nedim Gürsel, loin de toute polémique et de tout fanatisme, a, me semble-t-il, remis les pendules à l’heure en retournant le questionnement. Ce n’est pas l’entrée de la Turquie dans l’UE qui poserait problème, mais le fait qu’elle reste à la porte.

Le raisonnement me semble juste. Voilà des lustres que Bruxelles flirte avec Ankara, alterne déclarations d’amour et de haine, joue au Yo-Yo avec les espoirs et les désirs qui ont vu le jour à Ankara. Si la question turque n’avait jamais été évoquée, si l’on s’était dit, dès le début, la Turquie et l’UE, ce sont deux choses différentes, incompatibles, si aucune base de l’Otan n’avait été installée sur son territoire faisant d’elle une alliée atlantique, si aucune négociation n’avait jamais été ouverte, les choses seraient sans doute plus faciles.

Or, il y a bien un processus de négociations entre l’UE et la Turquie en vue de l’entrée de cette dernière dans le club des Vingt-sept. Et au bout de ce processus, que ce soit dans cinq ou dix ans, il y a ou bien un «oui» ou bien un «non». En d’autres mots, dès à présent, on demande à la candidate de faire des efforts pour être à même de respecter les règles de jeu du club, alors que rien ne dit qu’au bout de l’effort viendra la récompense. Il s’agit là d’un jeu dangereux et humiliant à la fois. On n’imagine pas de quelle manière les frustrations s’illustreraient en cas de refus.

«Casse-tête»

Nedim Gürsel a nommé cela un «casse-tête». L’UE s’est engagée dans une voie dont elle ne sait ressortir. Comment en est-on arrivé là? Je reste persuadé que le problème n’est pas à Ankara, mais dans nos capitales. Il est ancré dans un euroscepticisme de plus en plus flagrant, dont les «non» français et néerlandais aux référendums constitutionnels ne sont que la pointe de l’iceberg.

L’Union européenne ne croit plus en elle-même. Ses citoyens sentent chaque jour que, socialement, ça va de plus en plus mal. Ils ont peur pour leur avenir. C’est comme si une précarité globale s’était emparée des esprits.

Naguère, dans des temps pas si reculés que cela, on tentait de résister en organisant la lutte contre un patronat ou un gouvernement concrets, à portée de combat. Aujourd’hui, pour la plupart des citoyens, les décisions les concernant sont prises, quand ce n’est pas à Bruxelles, dans de lointains labyrinthes de conseils d’administration, perdus dans le tourbillon de la mondialisation. Les affronter prend des allures d’un combat contre des moulins à vent.

Même les mesures de prime abord positives ne sont plus perçues comme telles. La plus spectaculaire d’entre elles, l’introduction de l’euro – l’union des citoyens par le porte-monnaie en quelque sorte – joue au boomerang, puisqu’on voit dans la monnaie unique la responsable d’une hausse des prix que les statistiques ne corroborent pas. Là aussi, on se sent floué et on reste inerme.
Ce sentiment de mal-être social a sonné le glas de l’enthousiasme communautaire. Désormais l’heure est au repli sur soi-même, à l’illusoire nostalgie d’Etats-nations capables de protéger leurs ouailles.

Que cette peur se mue en peur de l’Autre n’est que dans la logique des choses. On peut le vérifier, nationalement, chaque fois que la situation sociale se dégrade. L’étranger, l’immigré, l’autre, devient alors celui par qui le malheur arrive. Pour l’UE, pour ses citoyens, l’autre par excellence est, aujourd’hui, la Turquie. D’autant que se mêlent dans les esprits tous les clichés d’un islam mal compris qui jette dans un même sac musulmans et terroristes. Dans ce sens, l’expression «tête de Turc» prend une signification toute naturelle.

Le «non» au référendum avait donné naissance au mythe du «plombier polonais». Le processus d’adhésion de la Turquie alimente l’angoisse au sujet du «cheval de Troie islamique». Tout le reste semble secondaire. Que la Turquie traîne les pieds pour reconnaître le génocide arménien ou la Chypre des Vingt-sept, qu’elle n’y aille pas de main morte pour réprimer encore ses minorités, cela pèse certes sur le débat, mais ne fait figure que d’argumentaire supplémentaire. Qu’on le dise ouvertement ou non, quatre-vingt millions supplémentaires de musulmans dans une Europe élargie, ça donne des ailes à tous les fantasmes.

Au niveau politique, malheureusement, et cela surtout en temps électoraux, on en est à la chasse aux voix nécessaires à la réélection. Et comme, en matière d’angoisses, c’est plutôt facile de caresser dans le sens du poil, on fait mine d’écouter les doléances des citoyens face à la question turque, tout en sachant que, stratégiquement, une UE sans la Turquie serait un désastre.

Au sein de l’Union, le désir d’Europe est en berne même chez les nouveaux venus pour qui, il n’y a pas si longtemps pourtant, l’UE était synonyme d’océan d’espoir. C’est que, pour la plupart d’entre eux, ils avaient fait partie d’un camp dont, même dans leurs rêves les plus osés, ils ne croyaient pas pouvoir se libérer. L’implosion de l’empire soviétique a suscité des désirs qui, aujourd’hui, n’ont plus de vent dans leurs voiles.

Or, c’est justement parce qu’ils ne veulent pas tomber sous la domination d’un l’islamisme radical qui à leurs frontières s’érige, que les Turcs rêvent de notre Europe et de ses valeurs. Nous sommes pour elle, comme jadis nous l’avons été pour la Pologne ou la Hongrie, le moyen d’échapper à une domination dont elle ne veut pas. Voilà pourquoi, stratégiquement parlant, la place de la Turquie est au sein de l’UE.

*Lire aussi page 44. Une deuxième conférence débat «Désir d’Europe» aura lieu le 29 mars prochain au Centre culturel de rencontres Neumünster. Il y sera question de toute la Méditerranée. Le conférencier est l’intellectuel et écrivain croate Predrag Metvejevitch.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :