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Une année-test pour la Turquie 10 avril 2007

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Etudes (France), 2007/4 (Tome 406), avril 2007

Semih Vaner *

L’année 2007 sera pour la Turquie celle de toutes les consultations électorales : présidentielles (en mai), législatives (en novembre) et municipales. Les enjeux qui entourent ces scrutins sont loin d’être insignifiants. On peut estimer, pour reprendre le titre d’un précédent article, que le « pari de la démocratie turque [1] » a été jusqu’à présent tenu. Il s’agit de savoir s’il sera consolidé.

Depuis le 2 novembre 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP) [2] tient le Parlement, et Recep Tayyip Erdoğan le gouvernement. Pour la Turquie, c’est une longévité exceptionnelle, qui a des chances de durer si le gouvernement réussit des avancées dans les domaines économique et social. Le facteur politique ne sera pas moins déterminant. Il portera, comme au cours des années précédentes, sur trois points principaux : le débat sur la laïcité ; les agissements meurtriers du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le sud-est de l’Anatolie et, en ce qui concerne la politique extérieure, les relations avec l’Union européenne et la gestion de l’inquiétante instabilité au Moyen-Orient, particulièrement en Iraq.

La laïcité en question 

L’AKP est un parti attrape-tout, comme l’ont été beaucoup de partis de « droite » depuis l’instauration du multipartisme en 1946. Il s’agit d’une coalition d’intérêts et de couleurs politiques conservatrice, libérale dans une moindre mesure, avec quelques éléments sociaux-démocrates égarés. Toutefois, le « noyau dur » de la formation est d’inspiration « religieuse », au sens de ce terme dans le contexte spécifique de la Turquie. Il s’inscrit dans la deuxième des tendances qui s’opposent depuis la fin du xixe siècle [3] : l’une étatiste, élitiste, centralisatrice, nationaliste, laïciste, incarnée par l’aile dure des Jeunes Turcs d’abord, par Mustafa Kemal ensuite, aujourd’hui par le Parti républicain du peuple, le CHP [4] ; l’autre anticentralisatrice, mettant l’accent sur l’individu, encourageant l’initiative privée, faisant des « clins d’œil » aux sentiments pieux d’une grande partie de la population. Toutefois, du fait de l’armée ou des corps constitués de l’Etat, le système rejette les pratiques politiques trop ambiguës vis-à-vis de la laïcité.

Issu d’un quartier populaire d’Istanbul, l’ancien footballeur R.T. Erdoğan a fait ses premières armes auprès de son hodja [5], Necmettin Erbakan, avant d’exercer les plus hautes fonctions à la tête de la mairie d’Istanbul, un « Etat dans l’Etat ». Il y a acquis le sens des responsabilités et des affaires, et celui du rapport des forces ; il souhaite sans doute insuffler plus de « religion » à la société, voire à l’Etat, mais tente d’éviter toute stratégie frontale avec lui.

Si le parti contrôle encore un quart de l’électorat, c’est surtout grâce à ses valeurs conservatrices, qui correspondent à une réalité sociologique, et au rapport plus ou moins subtil de ses dirigeants à la religion. Il bénéficie de l’appui des artisans, des notables, des petites et moyennes entreprises de l’Anatolie centrale et orientale. Les ruraux fraîchement débarqués dans les métropoles d’Istanbul, Ankara, Izmir ou Adana, en recherche de travail et en quête d’identité, lui apportent volontiers leur soutien. Le parti entretient des liens avec diverses confréries, organismes religieux ou soufis qui contribuaient dans l’Empire ottoman à la cohésion de la société. Interdites par Mustafa Kemal, elles refont surface [6].

L’armée (le « parti militaire ») est la force la plus vigilante sur ce dossier de la laïcité. Elle recrute ses cadres dans les couches moyennes ou populaires et leur donne une éducation stricte. Malgré les clivages qui apparaissent au grand jour [7], l’institution militaire conserve son homogénéité et obéit à l’état-major issu des grandes académies militaires d’Istanbul. Si elle reste préoccupée par la rébellion du PKK et les innombrables tensions régionales, elle suit d’un œil attentif tout ce qu’elle considère comme une ingérence de la religion dans la vie publique : elle exclut les sous-officiers qui pourraient appartenir à des confréries ou afficheraient des pratiques religieuses.

Le président de la République, Ahmet Necdet Sezer, partage les inquiétudes de l’armée. Désigné par le Parlement, le Président a des pouvoirs limités, mais son rôle est important pour l’équilibre général, et assure une fonction symbolique non négligeable. L’enjeu de l’élection du prochain chef de l’Etat risque de devenir majeur dans les mois à venir, avec l’entrée en lice possible de R.T. Erdoğan : sa candidature serait perçue comme un défi par l’Etat et l’intelligentsia kémalistes.

Le CHP, le parti de Kemal, aujourd’hui dirigé par Deniz Baykal, un ancien politologue, ne manque pas une seule occasion de manifester sa mauvaise humeur face à ce qu’il considère comme des menaces sur la laïcité. Pratiquement seul parti d’opposition à l’Assemblée nationale, le CHP – rigide, pour ne pas dire fossilisé – est dans l’incapacité de faire face aux mutations de la société turque. Il joue un rôle de gardien des valeurs républicaines et laïques.

Parmi une myriade de formations partisanes, deux méritent attention, parce qu’elles ont des chances aux prochaines élections législatives : le Parti du mouvement nationaliste (MHP) et le Parti de la juste voie (DYP) devraient, en effet, franchir la barre des 10 % nécessaires pour une représentation au Parlement. Le MHP, ultra-nationaliste, nourrit encore l’illusion du panturquisme, visant à rassembler sous la même bannière les populations d’ethnie turque du Caucase, d’Iran, d’Asie centrale, voire de la Fédération de Russie. Sa réserve électorale peut augmenter, notamment en Anatolie centrale et dans les grandes villes, auprès des classes moyennes effrayées par la montée du nationalisme kurde. Le Parti de la juste voie (DYP), créé, au début de la décennie 1980, par Süleyman Demirel, ancien Premier ministre et ancien président de la République, a du mal à se faire une place durable dans l’espace libéral, pour deux raisons : la faiblesse des idées libérales dans la configuration ottomane-turque, et les affaires de corruption auxquelles il a été mêlé dans les années 1990 et actuellement avec l’affaire de Susurluk.

A Susurluk, en effet, un accident de la route devait révéler de façon spectaculaire les liens entre la classe politique, la police et « le milieu ». Cette affaire a eu un impact considérable sur l’opinion. C’est à partir de cette date que l’on s’est mis à parler de « l’Etat profond » ; autrement dit, des réseaux mêlant des officiers évincés, le milieu, des militants d’extrême-droite, des chefs de tribu se livrant aux trafics d’armes et de drogue, commettant des crimes politiques, poussant à la déstabilisation, etc. L’hypothèse de l’implication de « l’Etat profond » a été avancée après le meurtre récent d’un juge du Conseil d’Etat [8]. L’un de ces gangs nichés au sein de l’Etat fut responsable de l’assassinat de Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne. Son meurtre a provoqué de vives manifestations de protestation et de solidarité.

La laïcité et la laïcisation (concepts proprement français) qui, dans le monde, n’ont trouvé de résonance qu’en Turquie et, dans une moindre mesure, en Tunisie, sont par essence autoritaires. Elles ont pris en Turquie parce que la trajectoire étatique n’est pas sans rappeler celle de la France, et parce qu’elles ont bénéficié d’un terrain théologique, historique et sociologique favorable. Elles ont bénéficié de la sécularisation, plus avancée en Turquie que dans tout autre pays du Moyen-Orient [9].

La question kurde 

Si le système politique turc a encore des allures d’autoritarisme, c’est surtout en raison de la question kurde. « L’intégrité territoriale » et « la solidarité nationale » sont une obsession depuis les débuts de la République. Les années Turgut Özal produisirent un certain progrès dans le domaine des droits de l’homme ; on a pu commencer à discuter de la question ethnique et même à prononcer le mot « kurde » sans risquer d’être traîné en justice. L’ouverture des frontières aux réfugiés kurdes iraqiens en 1988, à la suite de l’utilisation par Bagdad des armes chimiques, fut tout à l’honneur de la Turquie, en dépit de moyens modestes. La législation militaire de 1983, qui stipulait « l’interdiction de l’usage public d’une autre langue que le turc », fut abrogée.

C’est, paradoxalement, dans ce contexte que le PKK, d’inspiration stalinienne, passa à la lutte armée en 1984, alors que le pays sortait du régime militaire. Dès les années soixante-dix, on y avait la conviction, partagée par la gauche radicale, qu’il fallait s’imposer par les armes. Le PKK a réussi à monopoliser le mouvement nationaliste kurde en Turquie durant la décennie 1990, mais pas à entraîner les provinces de l’Est, malgré sa « stratégie de guerre totale [10] », ni même à susciter une sorte d’intifada. Cette stratégie aura été suicidaire, parce que frontale contre l’Etat le plus puissant du Proche-Orient – sur le plan militaire en tout cas, même s’il ne réussit pas à assurer le développement de la région orientale.

Tout indique que le PKK fut encadré entre 1984 et 1999 par des Etats de la région, en conflits d’intérêt avec Ankara, comme la Syrie. De ce point de vue, l’arrestation au Kenya de A. Öcalan, le 15 février 1999, et son procès ne peuvent être dissociés du dossier kurde dans sa globalité. La dimension régionale de ce dossier est capitale. Or l’Europe occidentale veut ignorer les soutiens apportés au mouvement de guérilla kurde par les régimes syrien, iranien et grec. Vu les manipulations dont il a été l’objet à l’extérieur, l’attitude et la pratique de ses dirigeants, il est peu probable que le PKK puisse retrouver une légitimité et un espace politique aussi grands que par le passé.

La réponse de l’Etat fut tout aussi brutale. Une organisation de contre-guérilla, constituée dès la fin des années soixante avec l’aide logistique de la CIA, prétendait prévenir une « situation révolutionnaire ». Villages évacués et incendiés, menaces exercées contre les populations et autres exactions, dénoncées par les organisations humanitaires turques et étrangères, firent partie de l’arsenal répressif. Les escadrons paramilitaires, voire la kontrgerilla elle-même, furent soupçonnés par nombre d’observateurs d’être à l’origine d’exécutions judiciaires et d’assassinats d’intellectuels et de journalistes kurdes [11]. Quant aux éléments modérés, ils ne sont pas à l’abri, en cas de meurtre, d’une tentation de vengeance – ce qui relance la spirale de la violence. Ont été également créées en 1987, pour faire face au séparatisme, les milices kurdes de « protecteurs de village [12] », désignées et armées par un pouvoir qui prit ainsi le risque de transférer une partie de l’autorité de l’Etat à des instances non étatiques (environ 50 000 hommes). Armée, gendarmes et policiers s’épuisèrent à quadriller près de cinq mille villages et plus de sept mille hameaux de montagne. Selon des estimations partagées, la « logique militaire » aurait coûté à l’Etat environ 100 milliards de dollars en vingt ans, et à la société 35 000 morts.

Si la coercition étatique est réelle, la responsabilité des acteurs politiques ne l’est pas moins. En dehors du PKK, force est de constater la rareté des acteurs se réclamant du nationalisme kurde (intellectuels, hommes politiques…) dans le cadre du processus démocratique. Une certaine passivité consiste à attendre de l’Etat l’octroi des droits communautaires, quitte à le dénoncer violemment, plutôt que d’effectuer un travail de longue haleine. Elargir l’espace politique paraît pourtant la seule issue. Cette voie est certes semée d’embûches. Elle nécessiterait d’exiger de l’Etat une institutionnalisation de l’opposition politique capable de traduire les aspirations de la population kurde, tout en évitant de verser dans des organisations politiques strictement et exclusivement ethniques [13]. Elle supposerait également la prise en charge par l’Etat de la sécurité des opposants qui s’écarteraient de la stratégie sanglante du PKK. Depuis une quinzaine d’années, les formations politiques se réclamant de la spécificité kurde sont dans une position inconfortable. Elles sont coincées entre l’intransigeance d’une fraction dure de l’Etat et la terreur du PKK. Les intimidations sont nombreuses de part et d’autre. Enfin, le jeu d’interdictions et de reconstitutions auquel peu de partis ont pu échapper est extrêmement déstabilisant.

La Grèce et Chypre 

Les relations avec la Grèce ont pris une nouvelle tournure, bien que de nombreux problèmes en mer Egée ne soient toujours pas résolus (délimitation du plateau continental, des eaux territoriales, de l’espace aérien, etc) [14]. Un souci d’apaisement est perceptible chez les hommes politiques, les diplomates, les états-majors qui privilégient l’approche économique. L’acquisition de 46 % de la banque turque Finans par la Banque nationale de Grèce, en avril dernier, pour un montant estimé à 2,3 milliards d’euros, est une première, inimaginable il y a vingt ans.

Les choses sont plus compliquées en ce qui concerne Chypre. Avec le rejet du plan Annan par la partie chypriote-grecque de l’île, une bonne occasion a été manquée. La question chypriote vient également empoisonner les relations de la Turquie avec l’Union européenne. Le démarrage des négociations d’adhésion avec la Turquie, le 12 juin dernier, à Luxembourg, a failli buter, une fois de plus, sur cette question. Devant le blocage chypriote, la présidence autrichienne a décidé de transmettre directement le dossier aux ministres des Affaires étrangères de l’Union. Les négociations ont pu commencer. A l’exception de Chypre, tous les Etats membres, y compris la France, ont donné leur feu vert pour ouvrir et fermer, avec la Turquie, un premier chapitre des négociations consacré aux « sciences et technologies ». Ce chapitre est considéré comme « facile », car l’acquis communautaire y est très réduit. « Il n’y a objectivement aucun obstacle technique », estimait la Commission, pilote des négociations, qui recommandait, pour la Turquie et la Croatie, la fermeture d’un deuxième chapitre intitulé « Education et culture [15] ». L’ouverture et la fermeture de chaque chapitre se décident à l’unanimité des Etats membres, ce qui offre cinquante occasions de veto. Depuis le « non » français et néerlandais à la Constitution, « les règles du jeu ont changé et l’atmosphère est plus tendue ».

Huit mois après le lancement officiel des pourparlers entre l’Union européenne et la Turquie, sous présidence britannique, la fermeture d’un chapitre, même secondaire, donne un signal encourageant à Ankara. La France s’est finalement ralliée à la position majoritaire. Classée dans le camp des « anti-Turquie » à Bruxelles, elle ne pouvait compter sur l’appui de l’Autriche, contrainte, du fait de sa présidence, à une stricte neutralité. Toutefois, en décembre 2006, les négociations d’adhésion ont été gelées sur plusieurs chapitres – ce qui ressemble à la fois à un blocage et à une trêve.

La perspective européenne 

Le processus d’intégration de la Turquie à l’Union européenne est pourtant irréversible. La Turquie est déjà non seulement en Europe, mais effectivement dans l’Union européenne ; la question de son intégration définitive et institutionnelle est une question de temps ; les négociations ne peuvent qu’accélérer ce processus. Néanmoins, les problèmes sont évidents.

Vue d’Europe, la Turquie est affectée d’une identité négative et fait figure de repoussoir politique. Aujourd’hui encore, la tentation est grande, chez nombre d’Occidentaux, de ranger le régime politique turc dans la catégorie des « dictatures » sans s’interroger sur les obstacles auxquels se heurte l’ancrage démocratique, et comme s’il s’agissait d’une fatalité, alors que le pluralisme politique y fonctionne [16].

L’Islam, « entrave sur la voie de la modernité », est perçu comme une religion qui génère inévitablement un régime politique « despotique ». La Turquie ne serait un pays européen ni géographiquement, ni culturellement ; elle appartiendrait à une autre culture, n’ayant vécu ni la Renaissance, ni le siècle des Lumières… Cette approche cache la vision d’une Europe « chrétienne » refusant l’intrusion d’un « étranger », même si ce terme n’est pas employé. La Turquie est considérée comme un acteur périphérique et secondaire, elle n’est pas évaluée à sa juste mesure ; pire, elle est perçue, pour reprendre un terme de Nonna Mayer, comme un lieu de « cristallisation des peurs ».

Le contre-argument des Turcs ou de ceux qui sont favorables (ils sont plutôt rares) à l’adhésion de la Turquie consiste à estimer que l’Europe est un concept, qu’elle ne saurait se replier sur des frontières immuables. A fortiori, elle ne saurait s’affirmer comme un club chrétien. De surcroît, le critère géographique étant insuffisant, la Turquie réclame haut et fort son européanité ; elle a participé historiquement et culturellement à la construction de l’édifice européen. Enfin, pacta sunt servanda : traités et accords existent, il en va de la crédibilité de l’Union européenne.

Deuxième objection, côté européen : l’Union européenne est en crise ; elle a connu un élargissement important, ces dernières années, vers les Etats d’Europe centrale et orientale ; la Constitution n’est pas adoptée dans plusieurs pays membres ; la Turquie est un « poids lourd ». Son adhésion, venant après celle de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Croatie, ajoutera aux difficultés actuelles d’une Europe à vingt-sept ou trente. Elle risque aussi de s’accompagner de l’abandon des politiques européennes de solidarité.

La troisième objection comporte plusieurs séries d’arguments. Les premiers sont relatifs à la nature du régime politique : « pseudo-laïque » (« Si vous retirez l’armée, le régime s’écroule »), « pseudo-démocratique » (non-respect des minorités – kurde, notamment, mais aussi chrétienne). En outre, le fait d’avoir des frontières communes avec la Syrie, l’Iraq et l’Iran suscite une certaine frilosité. Ce sont des foyers de forte tension. L’Union européenne ne serait-elle pas impliquée nolens volens dans des conflits régionaux ?

Enfin, mis à part le dossier chypriote [17], s’imposerait la reconnaissance du génocide des Arméniens : ce dernier est particulièrement pénible, car il met en avant un travail de mémoire que la Turquie devrait s’imposer. Ce dossier, qui constitue, pour une part, un alibi pour empêcher l’adhésion, serait par ailleurs un tremplin pour de nouvelles revendications territoriales et financières.

Du côté turc, le problème est l’instrumentalisation de la construction européenne. Le projet européen est, à l’origine, celui de la réconciliation franco-allemande promue par la démocratie-chrétienne de Robert Schuman, de Konrad Adenauer, d’Altiero di Gasperi. La Turquie y est étrangère. Elle n’a pas ses Schuman, ses Adenauer, ses Gasperi. Certes, on pourrait dire la même chose de la Grèce, de la Slovaquie – voire, probablement, du Portugal et d’autres. Mais, ce qui manque du côté d’Ankara, c’est l’énonciation forte d’un projet européen, alors que la Turquie pourrait avoir une position de quasi-centralité dans une Europe redéfinie, car il est vrai qu’avec l’adhésion de la Turquie l’Union européenne sera d’une autre nature.

Le second problème est la méconnaissance, parfois profonde, aussi bien au niveau de la classe politique que des médias, du mode de fonctionnement de l’Union européenne. La classe politique turque ne se rend pas compte de l’incompatibilité qui risque de surgir, en cas d’adhésion, entre, d’une part, une conception trop rigide de l’Etat unitaire et de la souveraineté nationale, et, d’autre part, les principes de supranationalité et les mécanismes communautaires d’encouragement à la décentralisation. Cette difficulté risque de devenir patente dans la gestion de l’ethnicité. Mais c’est dans le domaine socio-économique qu’il y a le plus de problèmes, compte tenu de l’agriculture, des très fortes disparités spatiales et sociales, de l’énorme dette extérieure et intérieure, de l’évasion fiscale, de la protection sociale déficiente…

* * *

La Turquie, pays le plus puissant et le plus stable du Moyen-Orient, est à la fois européenne… du Sud et « moyen-orientale ». Ce ne sont pas les déboires d’Ankara avec l’Union européenne (l’Europe ne veut pas dire « oui », elle n’a pas le droit de dire « non ») qui font de la Turquie un pays du Moyen-Orient : c’est d’abord la présence de populations turkmène en Iraq, azérie et turkmène en Iran, dans le Caucase méridional et l’Asie centrale. Elle est aussi l’ancienne puissance dominante et fédératrice. Jusqu’à une date récente, la Turquie, ballon d’oxygène pour Tel-Aviv, a contrecarré la politique anti-israélienne des pays arabes et de l’Iran. Son devenir sera déterminé soit par une plus grande consolidation démocratique au sein de l’Union européenne, soit par une relative crispation souverainiste. Le titanesque projet américain de « Grand Moyen-Orient » voudrait la mettre en avant comme modèle de réussite de la « compatibilité » entre l’islam et la démocratie (question souvent mal posée). Pourtant, l’extension de l’influence de l’OTAN risquerait d’exacerber les fractures culturelles et, même « protégé » par le parapluie de l’OTAN, Ankara ne peut voir que d’un mauvais œil la force nucléaire de son voisin.

Ankara reste l’allié le plus sûr des Etats-Unis dans la région, et de nombreux points continuent de constituer des convergences d’intérêts : l’adhésion à l’Union européenne, la stabilité dans les Balkans, la protection d’Israël, l’acheminement des richesses énergétiques de la Caspienne et d’Asie centrale, etc.

Toutefois, un nouveau dossier émerge dans la région : l’Iraq, avec la perspective d’autonomisation de l’entité kurde du nord du pays. Sur ce point, les divergences risquent d’apparaître entre les deux alliés : les Etats-Unis sont contraints, dans les circonstances actuelles, de jouer la carte kurde, non pas en Turquie mais en Iraq.

* Directeur de recherche au CERI, Paris. Directeur des Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (CEMOTI)

Notes

[1] Cf. Semih Vaner, « Le pari de la démocratie turque », Etvdes, février 2003, p. 153-162.

[2] Adalet ve Kalkınma Partisi.

[3] Tendances que nous avons qualifiées de « dualité cardinale ».

[4] Cumhuriyet Halk Partisi.

[5] « Maître ».

[6] La plus influente est celle des Nakşibendi. Les Fethullahcı, du nom de Fethullah Gülen, un homme de religion opportuniste, sont issus de la mouvance nurcu des Nakşibendi. Fethullah Gülen a acquis depuis une vingtaine d’années une notoriété et une influence considérables. En exil doré aux Etats-Unis, il semble bénéficier d’une certaine protection, sinon de l’appui de l’administration américaine, au nom de l’« islam modéré ». Les sources financières de cette mouvance, présente en Turquie, dans les Balkans, au Moyen-Orient ainsi qu’en Asie centrale, ne sont pas aisées à déterminer.

[7] Notamment lors des départs à la retraite des officiers supérieurs.

[8] Ce meurtre a été commis par un avocat, aux cris de « Allah est grand ! » Or, plus que celui d’un religieux fanatique, l’acte révèle, d’après les premiers éléments de l’enquête, la responsabilité d’anciens officiers, de sous-officiers et de militants d’extrême-droite.

[9] La communauté alévie (plusieurs millions d’individus), d’obédience chi’ite, mais qui a ses particularités historiques et culturelles, a toujours constitué un contrepoids à tout dérapage de radicalisation religieuse. Une révolution à l’iranienne, balayant le pouvoir en quelques semaines, est impensable en Turquie.

[10] Guerre totale ponctuée par des appels à la trêve, afin de reprendre force et surtout d’apparaître comme un éventuel interlocuteur de l’Etat.

[11] Notamment dans les villes comme Diyarbakir et Batman.

[12] Korucu.

[13] Ce qui est d’ailleurs interdit par la Constitution, comme dans les démocraties occidentales.

[14] A la question d’une journaliste turque, s’il serait souhaitable de s’adresser à la Cour de Justice de La Haye pour trouver une solution aux différends sur l’Egée, Dora Bakoyani, la nouvelle ministre grecque des Affaires étrangères, répondait tout récemment : « Nous n’en sommes pas encore là. Et loin d’y être. Par principe, la Grèce prône le règlement pacifique de tout différend, quel qu’il soit, en se basant sur le droit international. Nous avons reconnu les compétences de la Cour de Justice de La Haye. […] Mais la Turquie n’a, jusqu’à présent, pas reconnu les compétences de La Haye. Dans ce cas, nous devons poursuivre nos efforts pour nous retrouver sur un point commun. La seule solution, c’est de saisir la Cour en se retrouvant sur une base commune. Nous menons depuis trois ans des pourparlers. Nous devons trouver des solutions. » Hürriyet, 9 juin 2006.

[15] Pour adhérer à l’Union européenne, les pays candidats doivent intégrer dans leur droit 80 000 pages de législation européenne, divisées en trente-cinq chapitres.

[16] On ne raisonnerait vraisemblablement pas de la même façon en ce qui concerne l’Argentine, pays de culture latine.

[17] Ce problème risque de connaître bientôt une certaine ritualisation, Chypre paraissant, à chaque réunion, intransigeante pour réclamer sa reconnaissance, en poussant jusqu’à une crise, quitte à se rallier au consensus, suite aux pressions des grands Etats.

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