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Turquie et Russie : d’étranges analogies 30 avril 2007

Posted by Acturca in Russia / Russie, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France), Samedi 28 avril 2007, p. 17

Alexandre Adler

Russie et Turquie sont les deux filles légitimes de l’Empire byzantin. Ni l’une ni l’autre ne ressemblent toutefois vraiment à leur ancêtre commun. Une culture d’essence persane en Turquie, très vite la culture franco-allemande en Russie, sont venues recouvrir un socle commun que pourtant on retrouve dans l’architecture des grandes mosquées d’Istanbul, véritables héritières des basiliques qui les ont précédées, comme on retrouve au coeur de la culture russe ce goût de la spéculation philosophique et de l’abstraction picturale qui ont engendré la véritable modernité russe.

Il y a d’autres points communs moins enthousiasmants : les deux empires ont pris la très mauvaise habitude de jalonner leurs frontières fluctuantes de bandes armées, de véritables coupe-jarrets, Cosaques russes et leurs homologues serbes des confins militaires de l’Autriche, hamidiéh (irréguliers) kurdes de l’armée ottomane. De pogroms en génocides, leurs hauts faits se sont poursuivis jusqu’à l’époque toute récente. Pourtant, deux séries d’événements massivement positifs sont en train de se produire de part et d’autre de la frontière qui sépare les deux cultures.

En Russie, le « Temps des troubles » s’achève sur une restauration de l’État qui, contrairement à ce que l’on lit trop souvent, n’a pas anéanti les racines d’une démocratie qui demeure bien vivante. La Turquie, plus avancée que la Russie dans ce processus démocratique, vient, avec le compromis intervenu entre islamo-démocrates et militaires laïques, de franchir une étape décisive dans l’élaboration de sa toute nouvelle liberté. Les anciens islamistes ont reconnu, en retirant la candidature d’Erdogan, qu’ils devaient tenir compte de cette autre Turquie dont les militaires sont les avocats historiques, tandis que les laïques raisonnables, eux aussi, ont admis l’élection du ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, qui, sans renier ses principes islamiques, a su gérer sans états d’âme le dossier de la candidature européenne d’Ankara.

Rien ne dit, en revanche, que le départ de Vladimir Poutine, programmé pour l’an prochain, se déroulera aussi facilement, mais on sent déjà, malgré les fortes tensions perceptibles, que le président sortant, s’il se représente, devra tout de même affronter le suffrage universel et, notamment, son vice-président, Sergueï Ivanov, lequel n’a pas l’intention, du tout, de se laisser faire. Affrontement électoral franc ou compromis de dernière minute, Moscou ne se dirige de toute façon pas dans la direction des pronunciamientos militaires ou des assassinats tranquilles derrière les murs du Kremlin, comme c’était la règle naguère. Une seconde analogie se manifeste dans l’apaisement des frontières extérieures, postimpériales, des deux États.

Certes, la Pologne des frères Kaczynski demeure engagée dans une politique antirusse exécrable, mais qui est en train de trouver sa propre limite dans son extension rapide et insupportable sur le terrain intérieur avec la perspective d’un procès de Riom pour le général Jaruzelski et d’une destitution insoutenable de son mandat de député européen pour le père de la nouvelle démocratie polonaise, Bronislaw Geremek. Certes, s’agissant de la Turquie, la menace que brandit Téhéran de création d’un axe chiite unifié incluant le nouvel Irak, la vieille Syrie et le Liban demeure bien réelle et trouve un relais, à l’intérieur des frontières, dans l’extrémisme kurde. Mais là aussi l’expansionnisme agressif des uns trouve aussi sa limite dans la modération intérieure des autres, du gouvernement Siniora au Liban à la majorité pragmatique des dirigeants kurdes d’Irak, en passant par les authentiques modérés qui soutiennent Bachar Assad contre sa propre famille en Syrie, il ne manque pas de forces de freinage qui non seulement permettront d’éviter la confrontation mais, sans doute, ouvrent déjà des perspectives nouvelles : la coopération économique turco-syrienne accrue que symbolise le nouveau stade d’Alep et l’expansion économique turque spectaculaire au Kurdistan irakien viennent s’ajouter opportunément à la véritable renaissance d’un Azerbaïdjan qui devient un acteur régional pétrolier et gazier majeur, et consolide ainsi une sage indépendance qui contraste avec les excès des voisins arménien et géorgien.

Or, les deux grandes nations de l’Est ont encore un point commun, c’est leur volonté d’agrégation, économique pour la Russie, complète pour la Turquie, à une Europe qui reprend peu à peu confiance en elle-même. Il y a néanmoins quelques points noirs qui demeurent sur la carte : l’insuffisance technocratique du plan Ahtisaari pour l’indépendance du Kosovo en est un, les derniers feux de l’anarchie caucasienne avec le gouvernement baroque de guerre froide en Géorgie et le maintien d’un régime chauvin absurde en Arménie en est un autre. Et si nous faisions un rêve : si Moscou et Ankara, qui au lieu de s’abandonner aux molles et imprécises recommandations des Européens de l’Ouest, s’arrangeaient directement face à face pour trouver ensemble un compromis qui pacifie leurs deux frontières culturelles, dans les Balkans et le Caucase ?

Ce serait le démenti le plus cinglant et le plus important jamais opposé aux funestes thèses de Huntington sur le conflit inéluctable des civilisations. «« Ces deux grandes nations ont ce point commun : leur volonté d’agrégation économique à une Europe en plein progrès »»

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