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La Turquie doit compter avec ses Tigres anatoliens 31 mai 2007

Posted by Acturca in Economy / Economie, Turkey / Turquie.
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La Tribune (France)

mardi 29 mai 2007, p. TR36

La libéralisation de l’économie a permis aux chefs d’entreprise venus des zones rurales du centre du pays de développer des PME et PMI très dynamiques, en particulier sur les marchés extérieurs. Ces Tigres anatoliens soutiennent le parti islamo-conservateur actuellement au pouvoir. Certains les soupçonnent de vouloir influencer la société, historiquement laïque.

Ans un hangar de la taille d’un terrain de football, hommes et femmes en blouse rouge, agrémentée du logo Burotime dans le dos, s’affairent côte à côte. Ils coupent, vérifient, emballent des milliers de planches, qui serviront à monter des meubles de bureaux. Après la commande, ce mobilier pourra être, en trois jours seulement, disponible à Paris, chez Bouygues, par exemple, l’un des nombreux clients de Burotime dans 40 pays, de l’Europe à l’Asie, en passant par le golfe Persique et l’Afrique. Cette PME est installée dans un no man’s land au fin fond de Konya, une petite ville d’Anatolie à trois heures de route de la capitale, Ankara. Cela ne l’a pas empêché de doubler son chiffre d’affaires en cinq ans (50 millions d’euros en 2006). Elle exporte désormais 40 % des 1.500 bureaux qu’elle produit chaque jour grâce à ses 550 salariés.

Effacer la crise de 2001

Symbole du nouveau dynamisme économique que connaît la Turquie depuis qu’elle a effacé la terrible crise de 2001, Burotime est emblématique d’une nouvelle race d’entreprises qui fleurissent depuis quelques années dans la grande plaine turque. Fondée il y a dix ans, Burotime est dirigée par Yönetin Kunulu Bashani, un homme d’affaires musulman qui applique les principes de sa religion dans ses activités. De façon modérée, d’ailleurs. Ainsi, les femmes qui travaillent au service export de Burotime ne portent pas le foulard, objet de discorde entre les tenants de la tradition laïque léguée par le fondateur de la Turquie moderne, Mustapha Kemal Atatürk, et ceux qui soutiennent le parti islamo-conservateur actuellement au pouvoir.  » Mais Burotime ne contracte pas d’emprunts assortis de taux d’intérêt, une pratique interdite par l’islam. De même qu’elle n’investit pas ses liquidités sur les marchés financiers « , souligne Hassan Yigit, le directeur des activités export de la société.  » Nous réinvestissons nos bénéfices dans l’entreprise. Ce qui, compte tenu de notre expansion, est franchement plus rentable !  » précise-t-il.

Ces nouveaux hommes d’affaires n’ont pas tous recours aux seules banques islamiques. Les actifs de ces dernières ne correspondent qu’à seulement 3 % du total des actifs bancaires du pays.  » J’investis pour le bien de l’entreprise. Je crée des emplois. Je traite et paie bien mes 50 salariés. Et je participe à la vie associative locale de façon humaniste, comme ma religion me le demande « , remarque de son côté Selçuk Oztürk, le directeur de Kayi-Tes, une autre PME de Konya, occupée à équiper en systèmes d’air conditionné immeubles et centres commerciaux qui poussent par dizaines dans la région.  » En Europe, cela s’appelle être socialement responsable « , assure-t-il.

Très performantes à l’export

Tels sont donc les principes de base de ces nouveaux hommes d’affaires, surnommés depuis quelques années les Tigres anatoliens. Ils s’appuient essentiellement sur des capitaux propres, voire, dans certains cas, sur des fonds provenant des travailleurs turcs émigrés. Les aventures individuelles se sont transformées, au rythme de l’ouverture de l’économie turque, en affaires familiales, basées à Konya, à Kayseri, en Cappadoce, ou encore à Gaziantep, vers la frontière syrienne. Elles forment aujourd’hui un tissu de PME-PMI très performantes à l’export.

La troisième génération

 » C’est maintenant la troisième génération d’hommes d’affaires anatoliens, explique Selçuk Oztürk. Contrairement à nos parents, nous avons fait des études supérieures. Nous produisons des biens de plus en plus sophistiqués. Nous voulons tirer notre épingle du jeu de la mondialisation pour accroître nos activités. La langue ou la religion de nos partenaires n’ont pas d’importance.  »

Fortes de leurs succès, ces entreprises ont créé en 1990 Müsiad, une association patronale indépendante, sorte de CGPME locale (voir l’interview de son président ci-contre). Müsiad regroupe actuellement quelque 10.000 PME et PMI, qui emploient 700.000 personnes et pèsent 40 milliards d’euros, soit 10 % du PIB de la Turquie (72 millions d’habitants). Cette nouvelle communauté d’hommes d’affaires, qui n’a rien en commun avec les grands acteurs traditionnels de l’économie turque – essentiellement de grandes familles cosmopolites d’Istanbul regroupées au sein de Tüsiad, l’équivalent du Medef -, entend bien être reconnue pour ce qu’elle est : le fondement d’une nouvelle classe moyenne, d’origine rurale et de tradition conservatrice et pieuse.

Si ces nouveaux businessmen se sont, au fil des années, convertis à l’intérêt que pourrait représenter une adhésion de leur pays à l’Union européenne, ils ne se revendiquent pas moins différents du reste de la communauté des affaires turque. Et même de la société civile.  » À mesure que notre poids économique augmente, nous aurons de plus en plus notre mot à dire dans la gestion économique du pays. La caravane Musiad ne s’arrêtera pas « , déclare Ömer Bolat, le président de l’association. Et c’est bien ce qui inquiète certains citoyens turcs. Certes, les entrepreneurs, grands et petits, ont tous applaudi les réformes libérales mises en oeuvre par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, du Parti de la justice et du développement (AKP), mais les conservateurs au pouvoir, soutenus notamment par les membres de Müsiad, sont soupçonnés d’avoir un dessein plus vaste, pour l’ensemble de la société. Au nom de la liberté et de la démocratie, ne souhaitent-ils pas que les femmes aient le droit, ce qui est interdit dans la Turquie laïque voulue par Atatürk, de porter le foulard dans les administrations et les universités ?

Au début du mois, le gouvernement Erdogan a cherché à imposer au Parlement, qui élit le président de la République turque, la candidature d’Abdulhah Gül, le ministre des Affaires étrangères, fidèle parmi les fidèles. Le projet a échoué, sous la pression de la rue et de l’armée. Mais cela n’empêche pas un grand nombre de citoyens de continuer de penser que les conservateurs cherchent à transformer la société, laïque, en un système où religion et pouvoir ne seraient plus séparés. Preuve de cet  » agenda caché « , selon les opposants, les municipalités, dont bon nombre sont aux mains des islamo-conservateurs, auraient eu tendance à intégrer leurs partisans dans les administrations locales. Sans compter qu’elles permettent aux femmes de porter le foulard au travail.

 » Les islamo-conservateurs ont aussi cherché à se débarrasser du gouverneur de la banque centrale, pour le remplacer par l’un des leurs. Ce qui a d’ailleurs provoqué une crise sur les marchés il y a quelques mois « , rappelle de son côté Ahmet Ceminoglu, chef économiste à la banque YapiKredi, à Istanbul.  » Cela dit, je ne pense pas qu’ils aient réellement un agenda caché « , assure-t-il. Un tel  » agenda  » serait d’ailleurs difficile à mettre en oeuvre : la vigilance de l’opinion publique à l’égard des islamo-conservateurs ne cesse de se renforcer.  » Le Parti de la justice et du développement a dû séduire les modérés pour arriver au pouvoir. Il aura encore besoin de leurs voix lors des élections générales de juillet prochain, souligne Murat Cizakca, économiste et spécialiste des banques islamiques à l’université de Bahcesehir, à Istanbul. S’ils veulent effectivement observer les règles religieuses, les conservateurs turcs ne sont pas des intégristes. On pourrait plutôt les comparer aux Italiens catholiques et dévots du XVe siècle, ou aux protestants flamands.  »

Faire bande à part

Les conservateurs turcs font aussi penser à certains Américains, ultralibéraux dans leur approche économique, mais épris de  » valeurs familiales « … En fait, pour honorer ses valeurs, la nouvelle classe moyenne turque née de l’essor des Tigres anatoliens semble préférer faire bande à part. Certaines familles habitent ainsi dans des  » cités  » conçues pour elles, de même qu’elles vont en vacances sur la côte turque dans des hôtels avec salles de sport et piscines réservées aux femmes.

Si les conservateurs avaient effectivement la tentation de promouvoir un nouvel ordre du jour, plus religieux, les manifestations monstres de ces dernières semaines les ont sans doute convaincus que la population dans son ensemble souhaite rester fidèle aux principes de laïcité, fondement de la Turquie moderne. Ne serait-ce que pour continuer d’espérer qu’un jour le pays puisse faire son entrée dans l’Union européenne…

Les investisseurs étrangers affluent

Les fondamentaux de l’économie turque sont beaucoup plus sains qu’en 2000, juste avant la grande crise. Le déficit budgétaire a diminué, l’État ayant rempli les caisses avec les opérations de privatisations. D’autres réformes, depuis la baisse des impôts sur les sociétés jusqu’à l’indépendance de la banque centrale, ont aussi été menées à bien. Et le cercle vertueux s’est mis en place : attirés par la nouvelle stabilité économique et politique, les investisseurs étrangers ont afflué dans le pays. Le poids des investissements directs étrangers est passé de 1 % du PIB en 2000 à 5 % en 2006.  » Seul le chômage, à plus de 9 %, assombrit ce tableau « , admet Timur Cakmak, chargé des relations avec l’Union européenne au sein du ministère des Finances.  » Sur les cinq dernières années, nous avons fait toutes les réformes nécessaires pour avoir une économie ouverte et moderne. Mais les technocrates qui nous reçoivent à Bruxelles ne nous posent que des questions d’ordre idéologique « , déplore-t-il. La croissance de l’économie turque a atteint 6 % en volume en 2006, après 7,4 % en 2005 et 8,9 % en 2004. L’OCDE prévoit qu’elle devrait dépasser 6 % en 2007 et en 2008.  » Notre économie est prête à intégrer l’Europe. Elle l’est même plus que ne l’était celle de la Roumanie ou de la Bulgarie en janvier dernier « , assure Timur Cakmak.

Omer Bolat :  » Mieux préparés face à la crise « 

Omer Bolat est président de Müsiad, association patronale indépendante.

Comment expliquez-vous l’émergence des Tigres anatoliens, ces patrons de PME-PMI du centre du pays ?

Avant les années 1980, le monde des affaires était dominé par un secteur privé fait de gros conglomérats, de grandes familles, en général d’Istanbul, qui profitaient d’avantages étatiques, telles que des subventions gouvernementales sous différentes formes ou de très bonnes conditions de crédit. Il n’y avait pour ainsi dire pas de petites et moyennes entreprises. Tout cela a changé avec l’arrivée au pouvoir de Turgut Ozal, qui a entamé un mouvement de libéralisation et ouvert l’économie à la concurrence internationale. Certains monopoles ou quasi-monopoles n’ont pas résisté.

Cette situation a permis à une nouvelle génération de petits industriels, venant des zones rurales du pays, d’émerger. Ce sont eux que l’on a appelé les Tigres anatoliens. Ces hommes d’affaires ne dépendaient pas des largesses gouvernementales pour réussir. Ils s’appuyaient au contraire sur leur propre capital. Ils ont commencé à monter des sociétés pour exporter des produits agricoles ou du textile, puis ils sont passés aux machines-outils, aux produits électriques, et à toutes sortes d’autres biens à plus forte valeur ajoutée.

Ces Tigres ont connu un nouvel essor après la crise économique de 2001…

C’est vrai. En fait, les Tigres anatoliens étaient mieux préparés à faire face à la crise, du fait qu’ils n’étaient pas endettés, à l’inverse des grands conglomérats. Après 2001, quand la stabilité politique et économique est revenue, ils étaient fin prêts pour une nouvelle phase d’expansion. Le nouveau gouvernement a lancé une nouvelle vague de privatisations dont le ticket d’entrée était trop élevé pour les petites et moyennes entreprises. Mais son action n’en visait pas moins à favoriser l’éclosion de PME-PMI, qui créent proportionnellement plus d’emplois que les grandes entreprises.

Quelles sont les autres réformes indispensables ?

Les grandes réformes macroéconomiques, sous l’égide du FMI, ont été menées à bien. Il ne reste plus qu’à procéder à quelques réformes micro- économiques, pour simplifier la bureaucratie et améliorer le niveau d’éducation. Ce qui nous permettra de trouver une main-d’oeuvre plus sophistiquée et d’innover. Il nous faut être plus compétitifs vis-à-vis des entreprises asiatiques.

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