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Ankara avance à reculons sur le chemin des réformes 8 novembre 2007

Posted by Acturca in Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Figaro (France), 7 novembre 2007, p. 2

Laure Marchand, Istanbul

La crise turco-irakienne accapare l’agenda du ministre turc des Affaires étrangères. En deux semaines, le dossier du PKK sous le bras, Ali Babacan a effectué une tournée moyen-orientale, est rentré à Istanbul pour assister à la conférence sur l’Irak, avant de s’envoler pour Washington. Impossible de trouver un créneau à consacrer à l’Europe.

Pourtant Ali Babacan occupe également le poste de négociateur en chef de l’adhésion à l’UE. Focalisée sur une possible opération militaire en Irak, la Turquie n’a pas un regard vers l’Ouest et se désintéresse totalement de l’inaction du gouvernement dans le processus d’adhésion à l’UE. Vice-président du Parti républicain du peuple (CHP) qui s’oppose avec virulence aux réformes exigées par Bruxelles, Onur Öymen rejette entièrement la faute sur le camp européen : « La priorité des Turcs a changé.

Avec les discours anti-turcs de certains de ses dirigeants, l’Union européenne a perdu beaucoup d’attrait. » Le gouvernement n’a pas lutté contre cette désillusion populaire. Il avait pourtant amené avec succès le pays sur les rails européens, en décembre 2004, mais il n’a engagé aucune réforme significative depuis l’obtention de ce premier feu vert, confirmé par l’ouverture des négociations en octobre 2005. Pendants deux ans, Bruxelles a fait montre de compréhension : l’approche des élections, sur fond de vague nationaliste, réduisait la marge de manoeuvre du premier ministre Recep Tayyip Erdogan.

Mais, en juillet, son parti a remporté un triomphe aux législatives. En août, Abdullah Gül, l’artisan du rapprochement Turquie-UE, a été élu président de la République. « L’AKP disposait alors d’une marge de manoeuvre incroyable pour réformer », estime Isil Karakas, directrice du Centre de recherche et de documentation sur l’Europe à l’université Galatasaray.

Et en septembre, le discours de politique générale de M. Erdogan, résolument tourné vers l’Europe, laissait espérer un changement de cap : « Le processus d’adhésion à l’UE est à la fois un processus d’intégration et un processus de transformation pour améliorer les standards politiques, économiques, sociaux et légaux de la Turquie. » Dans la foulée, Abdullah Gül vantait au Conseil de l’Europe une Turquie devenue eurocompatible. Depuis, toujours pas une réforme en vue. La rédaction d’une nouvelle Constitution est mise en avant pour justifier cet attentisme.

Promesses non tenues La loi sur la restitution des biens immobiliers confisqués aux fondations chrétiennes, refusée en 2006 par l’ancien président de la République, proche de la bureaucratie militaire, n’est toujours pas inscrite à l’agenda parlementaire. De même pour la modification, réclamée par Bruxelles, de l’article 301 du Code pénal, qui permet d’engager des poursuites pour « insulte à l’identité nationale ». Le gouvernement a promis maintes fois de l’amender.

Pourtant, les observateurs dénoncent, au mieux, un statu quo concernant les libertés individuelles. En 2005, 29 personnes ont été poursuivies en vertu de l’article 301. En 2006, 72.

Cette année, en octobre, Arat Dink, le fils du journaliste d’origine arménienne assassiné, a été condamné à un an de prison avec sursis, pour avoir publié dans le journal Agos des propos de son père sur le génocide arménien. Quatre semaines avant, une cour d’appel avait cassé l’acquittement de deux universitaires, auteurs d’un rapport sur les droits de l’homme, commandé par le premier ministre, au motif que leurs conclusions constituaient « une incitation à la haine raciale ». Concernant le volet purement technique de l’adhésion, le retard s’est également accru.

La comparaison avec la Croatie, qui a entamé ses négociations en même temps que la Turquie, est éloquente. Celle-ci a déjà ouvert 14 chapitres sur les 35 qui jalonnent le chemin de l’intégration. La Turquie, seulement quatre.

Et huit sont bloqués pour sanctionner son refus persistant d’ouvrir ses ports et ses aéroports à Chypre.

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Simsirli, ce village qui refuse une subvention européenne

De notre envoyée spéciale à Simsirli Laure Marchand

Sous le pâle soleil d’automne qui réchauffe les théiers accrochés au flanc des montagnes, de vieilles paysannes récoltent encore des feuilles, avant que les premières neiges ne recouvrent les terrasses. En Turquie, la culture du thé vivote. Mais à Simsirli, comme dans les autres bourgades de la mer Noire, les récoltes se perpétuent car il ne faut pas déshonorer la terre des ancêtres, et les familles qui ont migré dans les grandes villes et en Allemagne reviennent à la belle saison pour accomplir ces gestes anciens.

« Les propriétaires sont comme leur terre, soupire Saban, imam de 25 ans, qui finance son master de chimie grâce à son activité religieuse. Ils sont abrupts. » Les habitants ont refusé une subvention européenne d’un montant de 350 000 euros destinée à la construction d’une station d’épuration. « Quand il pleut, les fosses septiques débordent et se répandent dans les plantations , se désole le maire, Ekrem Yilmaz.

Ce projet était une aubaine inouïe, nous sommes passés à côté. » Dans le cadre du programme de préaccession à l’UE, Bruxelles finance des projets de développement locaux. Sur les dix présentés par le gouverneur de la province, seul celui de Simsirli avait été retenu. Mais cette manne inespérée a réveillé la suspicion et les fantasmes liés à l’adhésion de la Turquie.

« Les gens ont cru qu’il y avait des intentions cachées derrière cet argent » , explique la délégation de la Commission européenne à Ankara. « C’est louche » Dans l’unique café de Simsirli, seuls les cliquetis des cuillères dans les verres à thé viennent troubler le silence qui s’est abattu à l’évocation de cette affaire. « L’Union européenne ne veut pas de nous, mais elle voudrait nous donner 350 000 euros, finit par lancer Ali Ihsan Uzun, un chauffeur de minibus.

Vous en connaissez, vous, des endroits où l’Europe donne de l’argent, comme ça ? Comment se fait-il que ça nous tombe dessus ? C’est louche, cette histoire. » L’assemblée acquiesce.

Proeuropéen, Hizir Dural, qui réside à Istanbul et passe ses vacances dans son village natal, tente d’expliquer le mécanisme des subventions européennes : « Un particulier finance la construction d’une mosquée pour le bien de la communauté… Avec les eaux usées, l’Europe fait la même chose. » Peine perdue. Les négociations d’adhésion à l’UE suscitent au mieux le scepticisme, au pire la certitude qu’il s’agit d’une entreprise de l’étranger pour affaiblir la Turquie.

Simsirli est à des années-lumière des thèses proeuropéennes défendues par les libéraux d’Istanbul et d’Ankara. Le village se trouve dans une des régions les plus nationalistes du pays, à 70 km de Trabzon. C’est dans cette ville portuaire qu’un prêtre italien a été assassiné en 2006.

C’est de là encore qu’est originaire le jeune meurtrier de Hrant Dink, le journaliste d’origine arménienne abattu en janvier à Istanbul. Pourtant, il y a quatre mois, la perspective d’une mise aux normes environnementales du traitement des eaux avait suscité l’enthousiasme à Simsirli. Mais la propriétaire du terrain sur lequel devait être construite la station d’épuration a finalement refusé de céder sa parcelle et Simsirli a laissé passer la date limite pour engager la phase de réalisation des travaux.

« Le Parti des travailleurs a monté la tête à quelques habitants » , assure Hizir Dural. Cette formation d’extrême gauche, au poids électoral microscopique sur le plan national, excelle à propager des théories de complot. « Dans le futur, l’eau coûtera plus cher que le pétrole, qui nous dit que les Européens ne cherchent pas à nettoyer nos rivières pour prendre le contrôle de notre eau ? » argumente Ali Tasci, un chômeur de 51 ans qui masque pudiquement son inactivité en se présentant comme un artisan.

Dépité, l’édile, Ekrem Yilmaz, a lancé une pétition auprès de ses administrés afin de solliciter de nouveau les fonds de la délégation européenne : « L’histoire est même remontée jusqu’au premier ministre. J’espère que l’on nous donnera une seconde chance. »

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Bruxelles cherche les progrès turcs

Pierre Avril (à Bruxelles)

Union européenne Dans son rapport annuel sur l’élargissement, publié hier, la Commission déplore le peu de réformes engagées par la Turquie

La route de la Turquie vers l’adhésion à l’Union européenne sera longue. C’est le message subliminal qu’a adressé hier la Commission de Bruxelles à Ankara à l’occasion de la publication de son rapport annuel sur l’élargissement, qui inclut également les six états des Balkans, eux aussi en panne de réformes. « Il est nécessaire que la Turquie réinsuffle du dynamisme » dans les négociations, a déclaré le commissaire à l’Élargissement, Olli Rehn, tout en ménageant le gouvernement Erdogan.

Les « progrès » politiques ont été « limités » , souligne la Commission. Les droits accordés aux syndicats, aux femmes ou aux minorités religieuses restent insuffisants. Les atteintes persistantes à la « liberté d’expression » sont jugées encore plus inquiétantes.

Elles se manifestent en particulier à travers l’application de l’article 301 du Code pénal turc, qui a permis d’inculper des dizaines d’intellectuels ayant mis en cause l’identité turque, dont le célèbre romancier Orhan Pamuk. « Il est inacceptable que des écrivains ou des universitaires soient poursuivis au prétexte qu’ils aient émis un point de vue critique », a déclaré Olli Rehn, demandant à ce que l’article 301 soit « abrogé ou amendé sans retard ». Cette opération, a-t-il ajouté, constituera un « test » pour la poursuite des négociations d’adhésion relatives au droit judiciaire.

La Turquie doit assimiler 33 chapitres, baptisés « acquis communautaire » par les eurocrates. Quatre d’entre eux, d’importance mineure, ont déjà été ouverts, suivis probablement en décembre par deux autres, relatifs à la santé des consommateurs et aux réseaux transeuropéens de transport. Mais, dans l’ensemble, le processus de négociation, soumis au bon vouloir des États membres, reste très lent.

Outre les huit chapitres gelés depuis décembre 2006 à la suite du refus d’Ankara d’ouvrir ses ports et ses aéroports aux avions et aux bateaux chypriotes grecs, la France s’oppose à ce que soient abordés cinq thèmes relatifs notamment aux institutions, au budget ou à l’union économique et monétaire. L’ouverture de tels chapitres, explique Paris, reviendrait à préjuger de l’adhésion de la Turquie. La volonté « politique » resterait intacte Favorable à l’adhésion de la Turquie, qu’il considère comme un facteur de « paix » , le commissaire Olli Rehn a la lourde tâche de devoir composer avec des États membres réticents sans désespérer pour autant Ankara.

Selon Bruxelles, seuls les troubles qui, ces derniers mois, ont émaillé l’accession à la présidence d’Abdullah Gül expliquent le ralentissement du rythme des réformes. La volonté « politique » , elle, resterait intacte. « La Turquie a surmonté ses tourments » , affirme Olli Rehn.

De même, la Commission trouve des circonstances atténuantes – la nécessité de « protéger les citoyens » face aux dangers du « terrorisme » – aux raids lancés par l’armée turque dans le Kurdistan irakien. Bruxelles a simplement appelé Ankara à la « retenue ».

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