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La crainte absurde de la « petite Turquie » 18 février 2008

Posted by Acturca in Immigration, Turkey / Turquie.
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Courrier International (France), 14 février 2008, p. 18

Thomas Steinfeld, Süddeutsche Zeitung (Munich)

Dans un climat alourdi par le drame de Ludwigshafen, l’idée d’ouvrir des écoles turcophones suscite un tollé. Lequel occulte le débat sur la situation sociale des Turcs.

Quand Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre de Turquie [en visite en Allemagne après le drame de Ludwigshafen], a rencontré un groupe d’élèves allemands et turcs à la chancellerie, le 8 février, il a fait une proposition : « Il faudrait pouvoir créer en Allemagne des lycées où l’enseignement se ferait en langue turque. » Il s’est dit prêt à envoyer des professeurs turcs en Allemagne et a envisagé la création d’universités turcophones.

Ces propos ont immédiatement suscité un tollé. Ce genre de projet, c’est du poison pour l’intégration, la porte ouverte « aux ghettos et à une petite Turquie », a déclaré Erwin Huber, le président de la CSU [Union chrétienne-sociale de Bavière], qui a parlé de « frein pur et simple à l’intégration » et de « l’établissement d’une société parallèle ». Wolfgang Schäuble, le ministre de l’Intérieur [Union chrétienne-démocrate, CDU], a demandé aux personnes d’origine turque de « ne pas se replier dans le monde turc », et un de ses amis politiques a souligné que « la langue allemande est et demeure la clé de l’intégration ». Le problème, c’est qu’Erdogan n’a jamais mis cela en doute. Et il n’a rien exigé, il a seulement proposé. Alors, pourquoi toute cette excitation ?

La République fédérale possède actuellement 117 établissements scolaires à l’étranger, dont un à Istanbul. Cette ville compte en outre un établissement germano-turc qui prépare au baccalauréat allemand, et une université germanophone devrait prochainement y voir le jour. L’Office fédéral de l’administration envoie environ 1 700 professeurs allemands à l’étranger. Le ministère des Affaires étrangères consacre presque la moitié de son budget culturel, soit plus de 200 millions d’euros, à la promotion de la langue allemande à l’étranger. Il existe toute une série d’universités allemandes où l’on peut faire des études en anglais sans passer par un examen de langue allemande, et nul ne s’étonne que le lycée français de Berlin (où l’enseignement ne se fait qu’en français à partir de la quatrième) ait une longue liste d’attente. Tout cela est censé favoriser l’entente internationale et illustre le succès du dialogue entre les cultures. Or, quand il s’agit de la Turquie et des Turcs, ces règles ne s’appliquent plus.

La conséquence d’un manque de maturité politique

L’excitation actuelle est d’autant plus absurde qu’il y a longtemps que la proposition d’Erdogan est partiellement devenue réalité. La chancelière Angela Merkel a beau considérer qu’il sera « difficile » d’envoyer des professeurs turcs en Allemagne, il y en a en fait déjà plus de 500 qui travaillent ici, principalement pour enseigner leur langue maternelle. Et il existe déjà des lycées germano-turcs, par exemple à Berlin, à Hanovre et à Cologne. Ils ne se distinguent – heureusement – des autres établissements privés que par le fait que le turc y est une langue étrangère obligatoire.

Il y a longtemps que la « petite Turquie » redoutée par Erwin Huber existe, même si elle n’a pas grand-chose à voir avec la grande Turquie. Elle est avant tout la conséquence d’un manque de maturité politique persistant, du refus arrogant de reconnaître qu’on a dans le pays plus de 2 millions de migrants. Pendant des décennies, ces Turcs, leurs enfants et même les enfants de leurs enfants ont été maintenus dans une situation juridiquement incertaine et relégués dans les limbes politiques. On ne pourra pas leur reprocher d’en tirer la conclusion qu’ici leur vie n’est pas assurée, que les préjugés à leur égard peuvent à tout instant dégénérer en racisme criant, qu’ils peuvent être « renvoyés chez eux » – et qu’ils doivent se protéger. Mais on ne rompra pas leur isolement en les privant délibérément de la langue et de la culture turques. Au contraire : ce serait perçu comme une humiliation supplémentaire.

Voilà des mois que le débat sur les immigrés turcs se prolonge, et aucune possibilité d’accord ne semble se dessiner. Si le Premier ministre turc plaide pour la création en Allemagne de cours en turc et d’écoles turques, cela passe pour de la provocation. Comment compte-t-on lui expliquer que les écoles françaises ou anglaises sont les bienvenues ici, mais pas les turques ? Et qui voudrait lui dire la vérité – à savoir qu’il ne s’agit pas ici de langue ou de culture, mais du rejet d’une couche sociale inférieure et de sa réaction de défense ?

Courrier international

Ludwigshafen

Le 3 février, à Ludwigshafen, dans le Palatinat, un violent incendie encore inexpliqué a ravagé un immeuble, faisant 9 morts (4 femmes et 5 enfants) parmi la communauté turque alaouite. La présence d’anciens graffitis nazis sur les murs de l’immeuble a suscité une vive émotion. Le Premier ministre Erdogan, en visite en Allemagne, a assisté le 10 février à une cérémonie à la mémoire des victimes.

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