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Allemand d’origine turque ou Turc d’Allemagne ? 25 février 2008

Posted by Acturca in Immigration, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France), 24 février 2008, p. 13

Cem Özdemir * , Propos recueillis par Daniel Vernet

En Allemagne, la mort de neuf personnes d’origine turque dans l’incendie d’un immeuble a relancé le débat sur la situation des travailleurs étrangers. L’intégration ne nie pas les différences culturelles, mais elle suppose l’acceptation des principes démocratiques

D’origine turque, vous avez été naturalisé allemand à l’âge de 18 ans. Avant d’être député européen, vous avez été pendant huit ans membre du Bundestag. Que pensez-vous du débat qui a eu lieu en Allemagne après la mort de neuf immigrés dans un incendie à Ludwigshafen et après le discours du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, à Cologne, jugé déplacé à cause de ses accents  » nationalistes  » ?

Je suis content que les voix de la raison aient fini par s’imposer, aussi bien en Allemagne qu’en Turquie. La clarification apportée par un conseiller de M. Erdogan sur ce que le premier ministre avait voulu dire en affirmant que l’assimilation était  » un crime contre l’humanité  » a mis fin aux interprétations. Le ministre allemand de l’intérieur, Wolfgang Schäuble, a déclaré sans équivoque que les Turcs étaient des partenaires. Et il a salué le fait que, pour M. Erdogan, les Turcs ont, en tant qu’Inländer – les gens du pays, par opposition aux Ausländer, les étrangers – en Allemagne, une identité indépendante et non une identité de diaspora.

Indépendante par rapport à quoi ?

Ils ne doivent pas se situer dans un entre-deux entre deux Etats. Ce serait au détriment aussi bien des Turcs que des Allemands, de la Turquie que de l’Allemagne. Tous les gens raisonnables sont d’accord : on doit apprendre la langue du pays dans lequel on vit ; on doit respecter sa Constitution et, dans les Etats démocratiques, la Constitution est la loi commune des chrétiens, des musulmans, des athées… Le système scolaire et le monde du travail sont les éléments-clés de l’intégration. Qu’à la maison je retire mes chaussures ou non, que je croie en Dieu ou pas, que mes enfants soient ou non circoncis, tout cela me concerne personnellement. Ça ne regarde ni M. Erdogan ni Angela Merkel. L’assimilation est possible, mais c’est une affaire individuelle. L’Etat ne peut pas la décréter. La politique doit fixer le cadre général de la vie en société. Cette tâche lui suffit amplement.

Sur un point, je ne suis pas d’accord avec M. Erdogan. Que des parents turcs veuillent ou non faire apprendre le turc à leurs enfants, c’est une décision personnelle. Ce qui est important, en revanche, s’ils vivent en Allemagne, c’est que leurs enfants maîtrisent l’allemand. Pas à cause de je ne sais quelle satisfaction cocardière, mais pour l’avenir même de ces enfants. Celui qui ne comprend pas l’allemand ne peut pas défendre ses droits. Si les enfants savent aussi le turc, c’est formidable. C’est un plus, mais ce n’est pas une obligation.

Que pensez-vous de la proposition de M. Erdogan d’avoir en Allemagne des écoles et des universités turques ?

S’il s’agit d’écoles et d’universités germano-turques, elles sont les bienvenues. Je trouverais très bien que nous ayons de très bonnes écoles ou universités germano-turques. Pour une raison pratique : le turc n’a pas bonne réputation, alors que l’espagnol est à la mode. Ma femme est argentine, et notre fille va à un jardin d’enfants germano-espagnol. Excellent. Il y a peu d’excellents jardins d’enfants germano-turcs à Berlin. Si on veut changer cette situation, on a besoin d’institutions performantes, où les enfants maîtrisent parfaitement les deux langues. Mais il ne saurait être question, et je ne pense pas que M. Erdogan avait cela à l’esprit, d’écoles purement turques. Ce serait une impasse.

Revenons à la phrase de M. Erdogan qui a choqué en Allemagne : l’assimilation est un crime contre l’humanité. Vous avez parlé de clarification. Dans quel sens ?

Dans le fond, ce que veulent les hommes politiques turcs comme allemands, ce n’est pas l’assimilation, mais l’intégration. Ankara et Berlin sont d’accord sur ce point. Le problème avec cette phrase d’Erdogan n’est pas l’Allemagne, c’est la Turquie. Si l’assimilation est ainsi à rejeter, où sont les universités et les écoles kurdes en Turquie ? Où est-il possible d’étudier le kurde ou la langue de mon père, le tcherkesse, dans une université turque ? Je n’en connais aucune. Il n’existe que des institutions privées. L’Etat affirme que ce n’est pas son rôle. Donc, si l’assimilation est un crime contre l’humanité – ce qui est une thèse surprenante -, alors, s’il vous plaît, cher monsieur Erdogan, commencez chez vous !

Quelle distinction faites-vous entre assimilation et intégration ?

Je ne suis pas contre l’assimilation. Assimilation sur le lieu de travail, par exemple, qui suppose que chacun ait des chances égales. Assimilation à l’école, etc. Mais je ne veux pas changer de religion, je ne veux pas éclaircir mes cheveux… Je ne représente pas un danger pour la sécurité de l’Allemagne si je retire mes chaussures en entrant chez moi. Moins la politique se mêle de ces questions, mieux ça vaut. La politique doit se soucier d’instaurer l’égalité des chances, notamment entre les enfants, quelle que soit la consonance de leur nom, en fonction de leurs capacités et non de leur origine sociale ou ethnique.

Voyez-vous réapparaître la  » culture dominante « , qui est de temps à autre un thème de débat en Allemagne ?

Tout à fait. J’aurais aimé que la réaction au discours d’Erdogan sur l’assimilation soit la suivante : très bien, mais dites la même chose à Ankara. Au contraire, la réaction semble montrer que les Allemands ne savent pas très bien ce qu’ils veulent, que ce qu’ils rejettent c’est tout autant l’intégration que l’assimilation. Ils ne savent pas ce qu’ils attendent des immigrés, bien qu’on ait abandonné l’idée stupide selon laquelle l’Allemagne n’était pas un pays d’immigration.

Le ministre-président du Land de Hesse, Roland Koch, a fait de la lutte contre la délinquance des jeunes étrangers un des thèmes de sa campagne électorale. M. Erdogan a fustigé l’assimilation. Certains pensent en Allemagne que les deux ont contribué à exacerber les malentendus. Qu’en pensez-vous ?

Je dis toujours que l’AKP (Parti de la justice et du développement) en Turquie est un peu comme la démocratie chrétienne en Allemagne. Et dans la CDU-CSU, on trouve toutes les tendances, des plus sociales aux plus conservatrices. Le problème en Turquie, c’est qu’il n’y a pas d’opposition laïque, européenne, libérale, au Parlement. M. Erdogan parle toujours d’Europe, de réformes, mais il s’adresse aussi à sa base. Et sa base n’est pas toute en faveur des réformes et de l’intégration européenne. Elle est souvent très conservatrice. Aussi je ne m’étonne pas du discours de M. Erdogan. Ce qui m’étonne en revanche, c’est que le parti républicain CHP soit toujours membre de l’Internationale socialiste, bien qu’il soit contre la réforme du paragraphe 301, qui limite la liberté d’expression, et contre les droits des minorités.

Les Verts ont-ils abandonné leur thèse favorite sur la société multiculturelle ?

Ce sujet mériterait une sérieuse étude. J’ai toujours regretté que mon parti ne soit pas à l’avant-garde de la discussion sur l’immigration. Nous ne l’avons pas été parce que ce n’était pas politiquement correct. J’ai été un des premiers à évoquer la violence à l’intérieur de la famille. Dès le milieu des années 1990, j’ai dit que nous devions nous comporter vis-à-vis de nos pères comme les soixante-huitards vis-à-vis des leurs. Rompre avec un certain conformisme. Et précisément parce que nous, les Verts, voulions défendre les droits des immigrés, nous aurions été les mieux placés pour soulever les questions gênantes que le politiquement correct interdisait.

Cela dit, nous n’étions pas alors au pouvoir. Avec la coalition rouge-verte (1998-2005), nous avons introduit la double nationalité ; nous avons complété le droit du sang par une forme de droit du sol. Nous avons été les premiers à insister sur la nécessité, pour les immigrés, de posséder des connaissances d’allemand. J’habite un quartier à Berlin, Kreuzberg, sur lequel d’autres dissertent. Je reçois régulièrement des Kurdes qui ne veulent pas payer l’impôt  » révolutionnaire  » au PKK – le parti extrémiste kurde – , des femmes qui sont battues à la maison… Je connais tout cela. Si l’on veut une société ouverte, pluraliste, multiculturelle – je n’ai aucun problème avec ce concept -, on doit veiller au respect des principes : la violence dans le domaine privé comme public est inacceptable ; les parents ne peuvent pas se reposer totalement sur l’Etat ; eux-mêmes ont des devoirs, notamment veiller à l’éducation de leurs enfants. C’est ainsi que je définirais la politique des Verts.

L’Union européenne pourrait-elle faire plus pour l’intégration ?

Des choses se passent. Si vous prenez les lois antidiscrimination, l’Allemagne ne les aurait sans doute pas adoptées d’elle-même. Elle n’en aurait pas eu la force politique. Nous l’avons fait parce que Bruxelles nous l’a ordonné, pour respecter les critères européens. Je souhaiterais que nous arrivions à une attitude commune en Europe à propos du droit de vote aux élections locales, pour donner ce droit aux immigrés de longue date. Sinon, il ne faut pas s’étonner que les Turcs d’Allemagne se précipitent pour écouter Erdogan. Nous avons besoin de règles communes pour l’immigration légale et aussi des droits minimaux pour le traitement de l’immigration illégale.

Etes-vous inquiet de la montée des tendances nationalistes en Turquie ?

L’euphorie proeuropéenne qui a caractérisé l’AKP à ses débuts au pouvoir a disparu. Les Turcs ont l’impression que, pour les adversaires de leur entrée dans l’Union européenne, les réformes sont plutôt une mauvaise nouvelle parce qu’elles les privent d’arguments. Ce n’est pas sans conséquences en Turquie. Les réformistes se sentent abandonnés par l’Europe. Je suis très inquiet de la coopération entre M. Erdogan et le parti nationaliste MHP. La politique consistant à vouloir démocratiser le pays avec l’aide du MHP me rend très sceptique. C’est un euphémisme.

* Cem Özdemir,
Député européen, membre du groupe des Verts-Alliance libre européenne

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