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Mélodie noire à la turque sur le prix du silence 18 mai 2008

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France), 18 mai 2008, p. 19

Thomas Sotinel

Avec  » Les Trois Singes « , Nuri Bilge Ceylan s’aventure loin de sa veine autobiographique habituelle

Un notable de province, candidat à une élection, renverse un homme sur une route la nuit. Pour échapper à l’opprobre et à la justice, le chauffard réveille son chauffeur pour lui proposer d’aller en prison à sa place, contre rémunération.

Ce pourrait être un roman noir américain des années 1930 ou le début d’un Simenon. C’est le nouveau film de Nuri Bilge Ceylan, en compétition au Festival de Cannes, et le cinéaste turc s’aventure loin de ce qui a été son port d’attache. Il abandonne la veine autobiographique, emploie pour la première fois des comédiens professionnels et prend en compte le cinéma des autres. Le résultat est impressionnant d’intelligence, mais aussi déconcertant, tant Ceylan pousse loin son jeu de déformation du film de genre.

Tout s’enlise

Cette triste histoire se passe à la périphérie d’Istanbul, où Eyüp, le chauffeur, vit dans un appartement avec Hacer, sa femme, et Ismael, son fils, un tout jeune homme qui n’arrive pas à entrer à l’université. Quand Eyüp part pour la prison, Ismael convainc sa mère de demander à Servet, le patron et politicien, une avance sur le prix du silence, afin de s’acheter une voiture. La somme de mensonges et de transgressions qui suit suffirait à plusieurs films très noirs.

Mais Nuri Bilge Ceylan procède à rebours des règles du genre. Au lieu de pousser les désirs et les haines conjugales et familiales jusqu’à leur paroxysme, il les distend, les fait sombrer dans le silence et l’inaction, dans une entropie où tout s’enlise. Les trois singes qui se bouchent les yeux, les oreilles et la bouche s’appellent ici Eyüp, Hacer et Ismael.

Ce n’est pas le plus excitant des spectacles (à ceci près que la chute est une jolie pirouette), et Ceylan joue avec le risque de l’ennui. Il le tient à distance, grâce à son talent singulier de metteur en scène.

Comme Les Climats, son film précédent, il a tourné Les Trois Singes en images numériques. Sa chronique de la mort d’un couple était faite d’images qui enregistraient chaque détail des visages, des corps et des lieux. Cette fois, l’information est plus fragmentaire, on met par exemple très longtemps à découvrir le beau visage de Hacer, et la prison d’Eyüp n’est jamais montrée, on n’en voit qu’une grille à travers laquelle le père parle à son fils. La bande-son bruisse de bourdonnements électriques, de bruits industriels, tout comme ces histoires intimes poussent sur le terreau de la dernière campagne pour les législatives, qui a vu la victoire de l’AKP sur les partis laïques.

Cette expérience est menée avec une grande détermination, qui enlève de la liberté au cinéma de Ceylan. Il fallait sans doute ce petit renoncement pour que le cinéaste continue d’avancer.

Les Trois Singes, de Nuri Bilge Ceylan, Film turc.

Avec Yavuz Bingöl, Hatice Aslan, Ahmet Rifat Sungar. (1 h 49.)

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