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Quand Rocard dit «oui» à la Turquie 16 décembre 2008

Posted by Acturca in Books / Livres, France, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Temps (Suisse), 16 décembre 2008

Antoine Bosshard

Un plaidoyer chaleureux et lucide de l’ancien premier ministre en faveur de l’entrée d’Ankara dans l’Union européenne.

Michel Rocard. «Oui à la Turquie». Hachette Littérature, 155 p.

«L’adhésion de la Turquie est une assurance vie pour l’Europe», proclame, d’entrée de jeu, le député européen, dans cet essai où, à contre-courant de tant de dirigeants, il plaide pour l’intégration. Même si, à ses yeux, cet avènement peut attendre 2023.

Brillant, le plaidoyer est à l’image de l’homme qui, une fois de plus, s’impose par le sérieux du propos autant que par la conviction, forte, qui est la sienne. Il aime ce pays, visiblement. Il le pratique, même si ses voyages doivent le mener dans les grandes villes plus que dans les campagnes immenses et lointaines du Centre et de l’Est, si sous-développées en regard des métropoles ouvertes sur la mer et l’Europe.

Rocard est trop honnête pour se cacher les «questions qui fâchent» comme il dit. A commencer par les réformes attendues par les Européens: ainsi, la lenteur des mesures prises touchant les droits de l’homme malgré la mise en place d’un train imposant de nouvelles lois. Ou la liberté d’opinion, relative, tout comme celle de partis plusieurs fois interdits: notre auteur montre comment s’entrechoquent, dans l’opinion comme chez les magistrats, liberté d’expression et souci obsessionnel de la laïcité kémaliste. L’économie turque, par sa souplesse et ses performances, fait son admiration. Mais il ne nie pas qu’elle soit affectée par l’effacement inquiétant du tissu des PME; par une agriculture restée archaïque et surabondante en forces de travail; par le travail au noir, qui mobilise un salarié sur cinq! Et que dire des grands dossiers que sont encore l’«abcès kurde», le «tabou arménien», le «casse-tête chypriote»? (il est vrai que ces deux derniers ont connu, depuis, de nouveaux développements).

Une alliée de choix

Refusant la myopie, soucieux des grands enjeux, l’auteur prend bien soin d’effacer les oppositions volontiers inscrites dans les têtes, entre religions, entre Orient et Occident. Il rappelle utilement l’aspiration historique de ce pays à rejoindre, sinon à ressembler à, l’Europe et voit dans la venue au pouvoir, en 2002, d’un parti islamique modéré, l’AKP, l’avènement d’une «nouvelle démocratie», qui parvient, pense-t-il, à réconcilier héritage islamique et souci incontestable de modernité: «Apprenons à vivre ensemble», dit-il. Nous ne pouvons plus «nous satisfaire d’une vision sommaire de l’islam qui en fait un obscurantisme». Il compare ainsi l’AKP à tel ou tel parti chrétien-démocrate européen: porteur de valeurs religieuses, mais respectueux de l’Etat de droit. «Notre intérêt, pense-t-il, est que la Turquie soit musulmane», en songeant au rôle de pont que ce grand pays peut jouer entre le Vieux Continent et le Proche-Orient. Entre l’Europe et le monde musulman: Ankara est un membre actif de la Conférence islamique.

Néanmoins, le grand enjeu, celui qui visiblement le préoccupe, est la place que la Turquie occupe sur la carte. Une chance pour l’Europe, à ses yeux: installée sur les routes du pétrole et du gaz, influente en Asie centrale (turcophone), où gisent des réserves énormes d’énergie fossile. Une imposante puissance militaire, aux confins de la Russie, de l’Irak, de l’Iran, de la Syrie. Une fiabilité sans faille en a fait un allié particulièrement sûr et précieux de l’Europe depuis la dernière guerre.

Et l’Europe, alors? Rocard n’a pas de peine à peindre ses peurs, ses contorsions, ses maladresses face à une candidate de bientôt cinquante ans. Il peint les chances d’une Europe puissance, lestée et enrichie d’un pays de bientôt 80 millions d’habitants, face à l’Asie, face aux Etats-Unis, faisant profiter son grand voisin oriental de son expérience de «faiseuse de paix et de compromis». De son modèle, en somme. Il énumère les risques d’un «non», dont une immigration sauvage, que les projections disent plus forte qu’en cas d’intégration. Et la tentation des Turcs de chercher ailleurs ce que l’Europe leur refuse: en Asie, chez les Russes. Lucide, mais résolu, Rocard croit à une intégration par étapes, au-delà de 2020.

A-t-il tout vu, a-t-il tout appréhendé? Malgré le souffle qui l’anime, le plaidoyer ne paraît pas prendre assez clairement en compte deux facteurs décisifs et inquiétants: la corruption qui gangrène l’AKP, pour satisfaire un clientélisme dévorant, et la conviction, partagée par bien des experts turcs, que la majorité islamique au pouvoir avance masquée, pour mieux prendre le pays en otage.

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