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Les trois singes : chef-d’œuvre numérique 13 janvier 2009

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Bakchich (France), 13 janvier 2009

Marc Godin

En Turquie, une famille se désagrège sous le poids des mensonges et du silence. Un chef-d’œuvre envoûtant.

Bon, sur ce coup-là, il va falloir me faire confiance. Si je vous dis film turc, primé à Cannes, une œuvre lente sur l’implosion d’une famille, le souvenir d’un enfant disparu, des plans à couper le souffle, je suis sûr que vous aller hurler et vous mater pour la quarantième fois The Dark Knight en DVX. Tant pis, je vais essayer quand même…

Le fils spirituel de Bergman et d’Antonioni

Il y a en Turquie un cinéaste immense, Nuri Bilge Ceylan. Egalement scénariste, producteur, acteur, directeur de la photo et monteur, Ceylan filme l’incommunicabilité, les fêlures des hommes et des couples, sonde l’âme, compose ses histoires comme des successions de tableaux, économisant le pathos, les rebondissements et même les mots. « Je déteste expliquer, insister, convaincre ; il faut que les gens devinent », assure ce roi de l’épure contemplative, grand formaliste, fils spirituel de Bergman et d’Antonioni. Déjà auteur de Kasaba (1997), Nuages de mai (1999), Uzak (2003) et Les Climats (2007), des films le plus souvent autobiographiques et tournés avec de non professionnels, Nuri Bilge Ceylan a survolé la Croisette l’année dernière et raflé un prix de la mise en scène fort mérité pour ces Trois singes. S’il creuse encore et toujours le même sillon, son histoire s’apparente cette fois au film noir et au mélo. © Pyramide distribution

La loi du silence

Une nuit, un homme politique exténué renverse un passant sur une route quasi-déserte. Il prend la fuite. A l’approche d’une échéance électorale importante, il propose à son chauffeur d’endosser la responsabilité de l’accident et d’aller croupir en prison à sa place, moyennant une forte récompense à la sortie. Le chauffeur passe donc par la case prison, laissant sa femme et son fils ado se débattre dans un quotidien dépressif, dans une maison-géôle d’une banlieue glauque d’Istanbul. Mais bientôt, la femme se jette dans les bras du politicien et le fils, effondré, va découvrir l’infidélité de sa mère. Le mari sort enfin de prison et les trois personnages principaux se bouchent les yeux, les oreilles et la bouche, comme les trois singes de la fable de Confucius. Les silences, les secrets et les mensonges vont faire voler en éclats la cellule familiale…

Grâce et numérique HD

Derrière sa caméra numérique HD, Nuri Bilge Ceylan filme donc cet objet obscur et mortifère : une famille. Ici, un enfant décédé autrefois empêche les principaux protagonistes de vivre. Le défunt jette un voile morbide sur la réalité et l’image même du film s’en trouve altérée, gangrenée, évoquant un cauchemar glauque à la Kieslowski. En gros plan, avec des séquences longues et lentes, le cinéaste isole ses personnages et sculpte les visages. Comme Pialat, Ceylan s’attaque à la chair, traque la vérité, l’humanité, ouvre grand les blessures. A coups de micro événements – la sonnerie musicale d’un portable, une cigarette dans un cendrier, un regard qui s’éternise – Ceylan danse sur les abymes. Mais au lieu de jouer les situations paroxystiques, il dilue les haines conjugales, les fait sombrer dans l’inaction, enlise la narration dans sorte de mort cotonneuse, silencieuse, insoutenable. Il ne reste que le ressentiment, les remords, qui rongent les âmes et les corps. Si les personnages paient cash le prix du silence, dehors, la ville bruisse de bourdonnements électriques, de cris, de bruits industriels. A la fin, Ceylan ose un des rares plans larges du film. Il cadre la maison de ses « héros ». Le ciel s’ouvre, une lumière apparaît, incroyable, majestueuse, et avec elle, peut-être, la vie. C’est simplement extraordinaire. Les Trois singes est un film unique, rare, une œuvre déchirante qui a la grâce.

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