jump to navigation

La Turquie sans pitié 14 janvier 2009

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
Tags: , , , , , ,
trackback

Libération (France), 14 janvier 2009, p. 23

Marc Semo

Dans « les Trois Singes », Nuri Bilge Ceylan réinvestit le mélo populaire pour dépeindre une société cruelle et corrompue.

Les Trois Singes de Nuri Bilge Ceylan avec Ahmet Rifat Sungar, Hatice Aslan, Yavuz Bingöl… 1 h 49.

Une route de campagne, au cœur de la nuit. Le choc, le fracas des tôles, la fuite. Les sirènes de police au loin. Rien n’est montré, juste suggéré. « Pour raconter certaines choses, l’image est inutile, le son suffit », aime à rappeler Nuri Bilge Ceylan, évoquant Robert Bresson. Puis un téléphone sonne dans une petite maison de la banlieue d’Istanbul qui se dresse entre le chemin et la mer de Marmara. Politicien en campagne craignant le scandale, le chauffard appelle son chauffeur pour lui demander d’endosser la responsabilité de l’accident contre forte compensation et d’aller en prison à sa place. Le candidat député – impressionnant Ercan Kesal, médecin et coscénariste – entame alors une liaison avec la femme de son dévoué employé (bouleversante Hatice Aslan).

Somptueusement filmé en numérique avec des images longuement retravaillées en postproduction, les Trois Singes est un film envoûtant sur la jalousie, l’arrogance du pouvoir, la violence et surtout le mensonge, ces accommodements qui permettent d’éviter jusqu’au bout d’avoir à affronter la vérité. « Les gens vont au cinéma pour rire ou pleurer : j’ai voulu les prendre à contre-pied pour les obliger à regarder dans le gris de la vie, là où il n’y a ni héros ni victime, mais où chacun est tout à la fois l’un et l’autre », explique Nuri Bilge Ceylan, qui a reçu le prix de la mise en scène à Cannes. Un film implacable, où chacun feint de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas savoir. Le fils prétend qu’il n’a pas vu sa mère commettre l’adultère, le père prétend qu’il n’a pas entendu la voix de son patron sur le portable de sa femme et celle-ci ment aux deux autres tout en devenant obsessionnellement amoureuse. Cela débouche sur un crime passionnel et de nouveaux mensonges. Il n’y a là ni morale ni le moindre espoir de justice.

« Désespoir »

« J’espère que l’amour te blesse comme il me blesse/Et que le désespoir t’attend à la porte comme un esclave » : sonnerie du portable de l’héroïne, cette chanson de la célèbre Yildiz Tilbe rythme le film. Le très raffiné auteur de Uzak (« loin ») et des Climats réalise une œuvre tout aussi élaborée, mêlant comédiens et acteurs non professionnels, mais profondément différente, qui subvertit les canons du mélo turc. Cet artisan cinéaste, qui longtemps pensait pouvoir presque tout faire lui-même, parlait jusque-là surtout de son monde sur un ton intimiste. »On commence toujours à explorer autour de soi avant d’aller plus loin », ajoute ce réalisateur fou d’Anton Tchekhov.

Ivresse

De ses cinq films, les Trois Singes est celui qui marche le mieux en Turquie. C’est aussi le premier qui amorce un discours sur son pays, sa corruption morale, son oppression et sa violence quotidienne, sans pour autant donner dans les poncifs bien intentionnés du film engagé. Ceylan n’a aucune illusion, en particulier sur la famille : « Elle porte en elle les choses les plus tragiques de la vie : ce qu’on vit au sein d’une famille est un résumé de la société et de la vie. » Les trois singes du titre viennent du confucianisme et représentent la sagesse face au mal. Lui a voulu l’hypocrisie des apparences : « Si vous avez le pouvoir, vous pouvez acheter votre liberté et le droit de faire ce que vous voulez. »

C’est une réflexion sur l’ivresse de puissance d’un homme qui décide d’avoir une liaison avec la femme de celui qui est en prison à cause de lui. Et ainsi d’en abuser doublement. « C’est autant un film sur le mensonge que sur le pouvoir,ou plutôt la nostalgie de pouvoir de celui qui ne l’a plus car il a perdu l’élection et qui, comme les autres personnages, ment et se ment jusqu’au bout afin de ne pas avoir à souffrir. »

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :