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Trois singes à Istanbul 14 janvier 2009

Posted by Acturca in Art-Culture, Istanbul, Turkey / Turquie.
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L’Humanité (France), 14 janvier 2009, p. 23

Émile Breton

Après les Climats, qui faisait passer ses personnages, un professeur de faculté et une productrice de télévision vivant la fin d’un amour, de l’été à l’hiver, d’une plage aux grands froids de l’est de la Turquie, Nuri Bilge Ceylan retrouve des personnages beaucoup plus ordinaires, un chauffeur et sa femme, employée de magasin, leur fils. Mais il retrouve surtout l’Istanbul un peu cafardeux d’Uzak (2002) et la façon comme en retrait, sans jamais forcer le trait, de suivre l’histoire douloureuse de personnages trop démunis pour pouvoir exprimer leur désarroi de son premier long métrage, Nuages de mai (2002). Un homme politique, la veille d’une élection, tue accidentellement un passant, sur une route de nuit. Avant qu’il ait eu le temps de s’enfuir, paniqué, d’autres automobilistes ont pu relever le numéro de sa plaque minéralogique. Pour éviter le scandale qui peut lui coûter son siège (qu’il perdra de toute façon, on le saura très vite, devant la vague qui porte au pouvoir les islamistes), il demande à son chauffeur de répondre à sa place de cet accident, d’aller en prison pour lui contre rémunération et paiement de son salaire le temps de l’incarcération. L’exposition est brève, à la limite de la sécheresse : des phares dans la nuit, le crissement de pneus, un coup de téléphone réveillant un homme répondant : « Oui, patron » à une voix inquiète et voilà cet homme derrière les barreaux.

On n’est pas là, en effet, pour un fait divers, un polar plus ou moins politique qui dirait les dessous d’une élection, et le cinéaste n’a pas l’intention de laisser le spectateur partir sur de fausses pistes. Ce qui l’intéresse, c’est la façon de gérer un mensonge avec lequel vont devoir vivre ses trois personnages principaux, un mari autoritaire en famille et soumis dans son rapport au maître, une femme aimant être aimée et leur fils, adolescent peu sûr de son avenir. Trois personnages, et c’est le sujet propre du film, que la vie n’a jamais préparés à extérioriser leurs sentiments. À parler, tout simplement, de ce qui les préoccupe les uns par rapport aux autres. La force du film tient à ceci : tout ce qu’étalaient les intellectuels de Climats reste dans le non-dit. C’est par d’autres voies que le langage qu’ils devront réagir à ce fait nouveau pour eux : la femme a trompé son mari incarcéré et avec celui à la place de qui il était emprisonné. Regards en dessous, longs silences, accès de brutalité, impuissance à faire l’amour ou sauvagerie d’un coït qui tourne au viol, provocations qu’une étreinte achève, c’est aux corps de parler, de tout dire. Soit l’essence même du cinéma. Et d’un genre particulier de cinéma, le mélodrame populaire. C’est aussi pour cela qu’on aime ce film : il renoue avec un genre qui fit les beaux jours du cinéma turc. Un des maîtres en fut Atif Yilmaz, qui, parmi plus de cent films, pas toujours réussis, donna entre autres le Sang de la terre (1966) ou Une goutte d’amour (1984), justes et sensibles portraits de femmes. Ainsi de ces Trois Singes, titre évoquant les trois fameux magots du dicton qui ne voient, n’entendent, ne disent rien. Le problème est bien que les trois du film, s’ils voient (ou devinent) et entendent tout, ne savent pas dire. C’est donc à leurs corps, on l’a dit, de parler pour eux. Mais pas seulement : le décor également a son rôle à jouer dans ce drame du repliement sur soi. Une maison aux étroits couloirs joignant des pièces difficiles à isoler dans laquelle vit la famille, un train qui passe à ses pieds couvrant le bruit des rares paroles, une ville que le brouillard de pollution clôt comme un cocon, ils ont tous leur mot à dire. Et le disent bien, le cinéaste mesurant toujours avec exactitude la distance à prendre par rapport à ce qu’il filme, lointaine ouverture sur le Bosphore à partir d’une terrasse, brutalité d’un gros plan de visage transpirant d’angoisse. Ou encore cette scène que fait la femme à son amant qui la quitte, vue de loin, sur un tertre broussailleux et qui n’en a que plus de violence, la place de la caméra étant celle d’un tireur à l’affût. Jamais de pathos, en effet, et pas davantage de pittoresque dans cette ville où vivent des personnages qui ne peuvent et ne savent pas prendre le temps de la regarder, englués qu’ils sont dans leurs silences.

Istanbul en effet, et c’est encore une beauté à retenir, a ici les couleurs mêmes d’un de ses plus grands portraitistes, le photographe Ara Güller, celles d’un hiver gris, tout de mélancolie.

Les Trois Singes, de Nuri Bilge Ceylan, turc, couleurs, 1 h 49.

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