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Une famille sous le sceau du secret 3 avril 2009

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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L’Express-L’Impartial (Suisse), 3 avril 2009

Christian Georges

Film orageux, «Les trois singes» dévoile les failles d’une famille minée par le mensonge. Entretien avec le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan.

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«Tourner en 35 mm n’a plus aucun sens à l’heure actuelle»

Film orageux, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, «Les trois singes» dévoile les failles d’une famille minée par le secret et le non-dit. Entretien avec son réalisateur, le Turc Nuri Bilge Ceylan.

Avez-vous cherché à pousser plus loin les expérimentations esthétiques tentées dans «Les climats», un film lui aussi tourné en vidéo haute définition ?

Probablement. Dans «Les climats», nous n’avions pas poussé les choses très loin, car nous ne connaissions pas encore ce médium. La HD nous faisait même peur: on nous déconseillait beaucoup de choses, sous prétexte qu’on perdrait en définition de l’image. La post-production des «Climats» s’était faite en France. Il y avait la barrière de la langue et on était déjà heureux d’avoir sorti une copie présentable dans le temps imparti… Cette fois, j’ai disposé d’un mois entier pour me concentrer sur les couleurs. J’ai tiré profit des outils d’Avid Nitris, un système de montage qui n’est pas prévu pour travailler finement l’étalonnage, mais des tests m’ont convaincu qu’il était tout à fait satisfaisant.

Jusqu’où étiez-vous prêt à altérer la réalité ?

Toutes les couleurs ont été désaturées. Nous avons principalement accru le contraste et choisi certaines couleurs dominantes dans certaines scènes. Comme les verts… A mon avis, le tournage en 35 mm n’a plus aucun sens à l’heure actuelle. Le film argentique coûte une fortune. Pour un prix bien inférieur, vous pouvez tenter davantage de choses avec vos acteurs au moment du tournage. Et c’est fondamental de se ménager de telles alternatives, pour exprimer des sentiments plus profonds. Pourquoi continuer de recourir à la pellicule? La résolution d’image est la chose la moins importante au cinéma!

Vous écrivez vos scénarios avec votre épouse Ebru. Qu’apporte-t-elle que vous ne pourriez pas mettre dans vos récits ?

Elle est très bonne. C’est elle la véritable architecte du scénario des «Trois singes». Déjà dans «Les climats», elle avait trouvé les idées les plus cruciales. Nous travaillons à trois. Chacun travaille sur les mêmes scènes la veille de nos rencontres. On lit nos travaux et en général c’est la version de ma femme qui l’emporte!

En juillet 2007, le parti islamiste (AKP) a remporté une victoire écrasante aux élections. Qu’est-ce que cela a changé dans la vie quotidienne en Turquie et dans la tournure de votre scénario ?

J’ai bien sûr une opinion à ce sujet, mais je préfère ne pas en parler publiquement. La politique est en arrière-plan dans mon film, mais ce n’est pas ma préoccupation principale.

Est-ce à dire que le succès de ce parti a renforcé cette mentalité des trois singes (ne rien dire, ne rien voir, ne rien écouter)… ?

Non, on ne peut pas dire ça. Cette mentalité se retrouve partout et de tout temps.

Comment réagissez-vous quand on vous décrit comme un misanthrope? C’est une étiquette qui vous colle à la peau depuis que vous avez interprété le personnage très antipathique des «Climats»…

Qui dit cela? Est-ce qu’ils me connaissent seulement? Il y a des tas de réalisateurs et de films que j’aime… Ceux qui m’assimilent à mon personnage des «Climats» se trompent. J’ai des relations très fortes avec des amis que j’admire, dans la littérature, la peinture, la vie courante… Je ne m’aime pas moi-même, mais j’aime bien d’autres personnes. Je lutte contre certains aspects de ma personnalité. La confession n’a rien de particulièrement courageux. Si vous avouez certaines choses, vous prenez un avantage: personne ne peut rien rétorquer. Si vous cachez vos mauvais côtés, vous vivez dans la peur qu’on les découvre…

Neuchâtel, Rex; La Chaux-de-Fonds, ABC; 1h39

Rondo noir à la turque

Intransigeant, radical, se réclamant de Tarkovski et d’Antonioni, le Turc Nuri Bilge Ceylan persiste à produire lui-même ses films. Cette indépendance continue à être tout bénéfice pour le cinéphile. Pour preuve, ce cinquième long métrage du cinéaste stambouliote qui confirme avec éclat son talent si singulier. «Les trois singes» emprunte le genre du film noir qu’il subvertit de façon extraordinaire. Délaissant la veine autobiographique de ses œuvres précédentes, le réalisateur d’«Uzak» (2004) actualise ici la célèbre fable de Confucius.

En période électorale, un politicien local renverse et tue avec sa voiture un piéton anonyme. Pour ne pas compromettre sa carrière, il demande alors à son chauffeur d’endosser la responsabilité de l’accident, payant au prix fort le prix de son silence. Condamné à sa place, le chauffeur vénal entraîne son fils et sa femme dans la spirale du mensonge. Tels les trois singes chers à Confucius, ces trois êtres abdiquent leur intégrité, sombrent dans une inaction mortifère…

Usant du numérique à haute définition, Ceylan approfondit encore la démarche esthétique entreprise sur «Climats» (2006). Jouant sur l’incomplétude, le fragment, il manie la palette graphique avec une audace stupéfiante, repeignant littéralement son film aux couleurs sombres de la compromission. A voir absolument!

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