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Coup de foudre à Istanbul 6 mai 2009

Posted by Acturca in Istanbul.
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Le Temps (Suisse), mercredi 6 mai 2009

Par Isabelle Cerboneschi

Le réalisateur Jean-Pierre Jeunet a conçu le nouveau film publicitaire du mythique parfum N° 5 de Chanel, intitulé «Train de nuit». Un court métrage de 2 minutes 25 avec Audrey Tautou dans le rôle principal et l’Orient-Express comme entremetteur. Les images, aux tonalités patinées, comme dans tous les films de Jeunet, donnent à ces minutes une dimension délicieusement intemporelle. Lors d’une rencontre cosmopolite, le cinéaste a répondu en exclusivité aux questions de cinq magazines.

L’affaire avait plutôt mal commencé. Une interview de Jeunet de dernière minute, à mener en deux langues et à plusieurs – deux Suissesses, une Danoise, une Suédoise, une Indienne –, à l’issue d’une semaine trop chargée de défilés, le tout en vingt minutes, juste avant de prendre l’avion. Une interview qui devait porter sur un film publicitaire réalisé par le cinéaste autour du mythique N° 5 de Chanel, que l’on n’avait pas encore vu lorsqu’il avait fallu préparer quelques questions… Bref, comment se sortir dignement d’un ratage annoncé? Ce n’était pas gagné.

Sauf que, parfois, il faut compter sur la magie de l’instant, de ces ruptures inattendues, d’incidents qui n’en sont pas. Avec Jean-Pierre Jeunet, on sait d’où l’on part, mais on ne sait jamais vraiment où il veut nous mener…

Le pitch d’abord: en fait, d’après le réalisateur, il n’y en avait pas. La maison Chanel lui a simplement demandé de réaliser la publicité du N° 5 de Chanel, comme l’avait fait Baz Luhrmann en 2004, sans obligation et sans limite… «J’ai pu travailler dans des conditions qui normalement n’existent pas!» confiait-il avant l’entretien.

Une heure avant l’interview, nous avons pu voir le film, bien sûr, et visiter le décor, le wagon du train de nuit reconstitué à l’identique, avec ses précieuses marqueteries de bois, ses rideaux, le lit bateau, la ferronnerie. Dans un souci du détail qui laisse pantois quand on songe à la durée infinitésimale des plans du film. On ne verra rien de tel motif Art déco, de tel travail d’orfèvre, mais, pour le réalisateur, le moindre des détails compte pour la crédibilité de son propos. Et Chanel lui a donné les moyens de ses désirs.

Il rêvait d’aller à Istanbul, alors va pour Istanbul, mais par l’Orient-Express, svp. Le temps d’un voyage de nuit, ce train mythique sera le nid d’une idylle contrariée par une succession de rencontres ratées entre un homme et une femme… La femme? Audrey Tautou, qui, par la grâce d’on ne sait quoi, n’a pas fait du Tautou, et est même d’une sensualité rare dans ce petit film de 2 minutes 25*. On dit «film», comme Jean-Pierre Jeunet, parce qu’il l’a voulu comme tel et que, pour lui, ces minutes-là relèvent plus du court métrage que du spot publicitaire. Après l’avoir visionné, on accepte l’idée. A bien y repenser, on ne se souvient pas avoir vu le mot ­Chanel apparaître. Ou bien c’était discret. A peine la silhouette du flacon passe-t-elle en ombre chinoise sur les parois lambrissées de la couchette de luxe. Le parfum est suggéré dans la nuque, si fine, de l’héroïne, que frôle l’homme amoureux qui passe dans le corridor. Leurs chemins se croiseront comme les divers morceaux d’une tresse au beurre, et… Oui, au final, ils se retrouveront. Déjà que c’est court, une histoire d’amour de deux minutes, si en plus elle devait se terminer mal!

Parce que nous étions cinq journalistes, chiffre prédestiné, nous avons choisi de rendre à chacune leurs questions.

Le Temps: Vous dites qu’il est rare de pouvoir travailler dans de telles conditions. Qu’entendez-vous par là: qu’il s’agirait d’une sorte de mécénat de la part de Chanel?

Jean-Pierre Jeunet: Oui, parce que c’était censé être un film commercial, et ils m’ont laissé une totale liberté. En général, dans ce genre de projet, on doit se battre constamment, avec les maisons, leurs agences de pub… Eux, ils m’ont dit: «Voilà, on a un film Chanel à faire; il faudrait qu’il y ait du mystère, de l’émotion, du frisson.» Je suis arrivé avec une histoire, ils ont dit d’accord et après ils ne m’ont jamais plus parlé que pour me féliciter! Jamais une demande, jamais une contrainte! Oui, cela s’appelle du mécénat. Il suffisait qu’il y ait juste Chanel à l’intérieur, ce qui est le cas quand même – avec le flacon, je me suis bien débrouillé –, mais c’était mon film, j’en ai écrit le scénario, je l’ai écrit comme je voulais. Je n’avais affaire qu’à des gens adorables qui me félicitaient. C’est un truc qui n’existe pas!… (Rires.)

Annabelle: Ils vous ont demandé quand même une certaine lumière, non?

– Oui, c’est vrai; ils aimaient bien, dans Un Long Dimanche de fiançailles, ces images où Mathilde est dans le noir et qu’on l’éclaire avec des allumettes. L’idée du train de nuit était parfaite pour ça.

Annabelle: Comment vous est venue cette idée du train de nuit?

– J’adore les trains de nuit et les histoires de destins, de frustrations, de rencontres qui ratent. Un film, c’est toujours l’assemblage de plusieurs idées. L’idée est venue très vite, en quelques heures; ils l’ont acheté très vite aussi. Le hasard avait voulu que l’on repousse le tournage d’un long métrage de quatre mois et, le jour même où l’on a pris cette décision, Chanel m’appelait pour me proposer ce projet. J’ai répondu: «Oui, je suis libre, mais tout de suite.» Le surlendemain, je leur racontais mon histoire, et on était au travail trois jours après. Incroyable, non?

Le Temps: Est-ce difficile de rendre sur l’écran le sens de l’olfaction?

– C’est quasiment impossible. Et pourtant, les souvenirs qui naissent des odeurs sont les plus forts! Quand on voit quelqu’un et que l’on reconnaît ce qu’il sent, cela évoque un souvenir personnel. Ici, c’est l’idée du parfum que l’on a cherché à rendre. On sent bien que le garçon est troublé par le parfum et, partant de là, l’histoire fonctionne. Ce parfum, c’est le départ de l’histoire, l’étincelle qui crée la rencontre.

Elle Danemark: Quel est le message de ce film?

– Le message? (Jean-Pierre Jeunet éclate de rire et prend une voix docte.) C’est un message politique, vous savez: «Ne prenez pas le train si vous ne voulez pas tomber amoureux!» «Si vous cherchez un homme, mettez un peu de Chanel, et si cela ne marche pas, Chanel vous remboursera, satisfaction garantie!» (Rires.)

Glamour Suède: Vos lumières sont très belles. Elles donnent une impression d’intemporalité.

– Oui. Ça se passe aujourd’hui, mais j’adore quand on ne sait pas tout à fait à quelle époque on se trouve. C’est ce que j’ai fait dans Delicatessen, dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain… Mais bien sûr, il fallait montrer que l’on était aujourd’hui: à un moment, on voit un garçon avec un téléphone portable. C’est un petit détail que l’on ne remarque pas, mais qui est important.

Vogue Inde: Il y a une vraie chimie entre les deux acteurs. Quel genre d’homme aviez-vous en tête, lors du casting?

– En fait, je ne voulais pas d’un mec trop macho, je voulais que l’on sente que le garçon était sincère, qu’il recherchait la femme de sa vie, pas celle d’une seule nuit. C’était très important, parce que je ne voulais pas tomber dans la vulgarité. Nous avons fait un casting et nous avons choisi trois garçons. Quand on les a mis avec Audrey, il était évident que ce serait lui. Même elle m’a dit qu’elle le trouvait très beau. Il est aussi un peu féminin, délicat… Ce n’est pas une brute.

Le Temps: Istanbul est une ville qui dégage une certaine sensualité, mais pas de prime abord. Pourquoi l’avoir choisie comme décor de cette histoire d’amour?

– Ma première idée était Venise, mais c’était trop cliché. A la fin du périple de l’Orient-Express, il y a Istanbul. Je ne connaissais pas cette ville et j’étais ravi de la découvrir. Il y a des odeurs, des parfums. Ce n’est pas facile d’y trouver un bel endroit pour tourner, car ce n’est pas une ville très graphique, mais les bateaux sur le Bosphore, j’adore…

Elle Danemark: Pouvez-vous décrire ce qui est si fascinant chez Audrey Tautou?

– Audrey Tautou est le premier nom que j’ai proposé à Chanel évidement. Je la connais par cœur. Je savais qu’elle serait parfaite dans ce rôle. Il n’y a pas de dialogue, or elle peut jouer rien qu’avec les yeux. Elle est capable de prendre une expression en deux secondes. Or on a très peu de temps dans un film commercial pour exprimer les choses: c’est très court. Par exemple, lorsqu’elle sort du wagon, quand le train arrive en gare ­d’Istanbul, elle cherche le garçon des yeux sur le quai et, en une demi-seconde, vous comprenez qu’elle le cherche et qu’elle est déçue de ne pas le trouver.

Annabelle: Pour vous, elle incarnait l’esprit de Mademoiselle Chanel?

– Je ne le savais pas: je l’ai juste proposée à Chanel, ils ont réfléchi, et ils ont dit oui. On était d’accord sur le fait qu’elle serait une bonne actrice pour le film. Ce n’était pas ma responsabilité de savoir si c’était bien pour Chanel ou pas: mon job, c’était de la choisir pour moi. Maintenant que le film est fini, je sais que c’était une bonne idée pour tout le monde.

Vogue Inde: Quel est le challenge de réussir à raconter une histoire, qui pourrait se dérouler sur un long métrage, en si peu de temps?

– Ce n’est pas un problème pour moi, car j’ai commencé par faire des courts métrages. J’ai fait de nombreux films commerciaux, pour des voitures, des assurances, et même du chocolat suisse! Et dans mes longs métrages, j’ai l’habitude de faire des scènes très courtes, très rapides. Donc je n’ai rencontré aucun problème.

Annabelle: Que représentait Chanel pour vous, avant que vous fassiez ce film publicitaire?

– J’ai découvert Coco Chanel quand on m’a parlé de ce projet. Je dois vous raconter une petite histoire: je suis allé à Venise pour prendre le train de nuit afin d’étudier les effets de lumière. Dans l’avion, quand je suis rentré, je lisais un livre sur Mademoiselle. Et j’ai eu le sentiment qu’elle me disait: «Mon garçon, tu as intérêt à faire très attention à ce que tu fais, parce que tu as une sacrée responsabilité.» Je sentais une pression qui pesait sur mes épaules. C’était une femme extraordinaire et je devais me situer dans la continuité de la qualité de son travail. C’était une super responsabilité en fait, vis-à-vis de Chanel, de la société bien sûr, mais surtout vis-à-vis de cette femme.

Glamour Suède: Est-ce qu’un parfum de femme peut inspirer un film?

– Difficile à dire. Avez-vous vu le film Le Parfum tiré du livre de Süskind? C’est très difficile à rendre. Dans mon film, le parfum est l’étincelle qui fait naître l’histoire d’amour. Immédiatement, vous le comprenez quand il respire sa nuque. J’aime les nuques. Je pense que c’est la partie la plus érotique du corps d’une femme. Je voulais un cou et des épaules nues et, chez Audrey, ils sont parfaits. La première chose que je voulais, c’était voir le garçon dans le couloir du train qui passe derrière elle et sent sa nuque.

Le Temps: Le sentiment amoureux qui naît d’une odeur ramène à des sentiments presque animaux. On peut tomber amoureux d’une odeur.

– Un parfum est toujours lié à quelqu’un. J’étais amoureux d’une femme, il y a longtemps, quand j’étais adolescent. Elle portait Coco. Et depuis, chaque fois que je sens ce parfum dans la rue, je me retourne. Cette femme a disparu, hélas…

Annabelle: Quelle expérience gardez-vous de ce tournage?

– Ce fut un moment extraordinaire qui a duré quatre mois. Nous avons pris notre temps. Une semaine pour les tests, trois semaines rien que pour le tournage, avec toute mon équipe et Audrey. J’étais ­heureux d’avoir Audrey encore une fois. Et en plus à Istanbul! Tout le monde était heureux.

Annabelle: Y a-t-il eu des moments magiques pendant le tournage?

– Oui. Nous avons pris le décor, la reconstitution du train, et nous l’avons placé sur les hauteurs de Nice. Le paysage était magnifique! Nous avons fait un pique-nique à l’intérieur de ce train, le temps était magnifique, nous avions du bon vin, c’était un moment tellement spécial et très beau que nous avons partagé. Il y a aussi l’épisode du sauvetage: nous avons sauvé la vie d’un homme! Un Turc. Il est tombé d’un hors-bord, il était soûl et un membre de l’équipe a plongé pour le sauver. Le type est vivant aujourd’hui grâce à ce film! (Rires.)

Le Temps: L’Orient-Express est un train qui transporte tant de fantasmes. Quand on a visité la cabine où fut tournée la scène avec Audrey Tautou, on a regretté l’absence d’un homme…

– Oui. On n’avait pas prévu de vous laisser le garçon avec (rires). Vous avez vu le décor? Nous avons complètement reconstruit la cabine et le corridor à l’identique, vous pouvez retrouver le moindre détail. Nous avons fait faire des moulages et des copies par des artisans d’art. Extraordinaire! Chanel nous a donné la possibilité de réaliser un travail parfait. Et ils ont même parfumé la cabine!

Le Temps: Ce film est aussi une magnifique publicité pour l’Orient-Express.

– Oui. Chut! Je vais d’ailleurs faire le voyage jusqu’à Venise le mois prochain. L’Orient-Express m’a invité. Ils peuvent bien faire ça! (Rires.)

Vogue Inde: L’une des seules apparitions de la bouteille de parfum, c’est quand on la voit en ombre chinoise sur les murs de la cabine. C’est très subtil.

– Dans ma chambre, ma femme pose son parfum sur le même meuble et, chaque soir, la lumière vient se refléter dedans et fait des ombres sur le mur. A cette différence près que, dans le film, on voit l’ombre bouger. Je me suis inspiré de cette vision. C’est une très belle scène: nous l’avons fait en live, sans effets spéciaux.

Glamour Suède: Et que se passe-t-il entre les deux personnages après le film?

– Malheureusement, le garçon était gay! (éclat de rire général…) Non, je plaisante. Ce qu’ils font à leur retour de Paris, je ne peux pas vous le dire maintenant. Mais si vous le désirez, mademoiselle, je peux vous l’expliquer plus tard… (Clin d’œil.)

Le Temps: Quel est votre premier souvenir olfactif?

– Mon premier souvenir, je ne sais pas. Mais je fais beaucoup de listes, car j’aime noter les petits plaisirs de la vie. J’en ai usé d’ailleurs dans Le Fabuleux Destin… Je peux vous dire que j’aime l’odeur de la forêt juste après la pluie, de l’herbe fraîchement coupée, de la cire. J’adore l’odeur des ­manufactures où l’on coupe le bois, ou celui des vieilles gares. Il y a quelque chose d’étrange qui sort des rails. Ce ne sont pas des parfums, mais presque…

Le Temps: Quel parfum portez-vous?

– Quelques gouttes d’Egoïste.

Le Temps: C’est un parfum boisé, logique, vous qui aimez l’odeur du bois… Et quelle serait pour vous l’odeur de l’amour?

– Heu… Je ne sais pas. Vous revenez ­demain, je vous le dirai… Je ne connais pas l’amour, je ne l’ai jamais rencontré. (Rires.)

Chanel (ndlr: intervention imprévue de la maison): Le N° 5 ?

– Ah! ben non, ce n’est pas ma réponse ça! Un de mes amis m’a dit une bonne blague l’autre jour: «Après Alien 4, Chanel 5. Tu as fait Alien 4, c’est normal que tu fasses ­Chanel 5»… Oui, je sais, c’est une blague stupide.

Annabelle et Le Temps: Vous en avez fait une histoire très sensuelle.

– Oui, c’est pas mal quand même. Ça donne envie de prendre le train. J’aime la scène où la porte s’ouvre et… raté, encore raté… J’aime ces histoires de rencontres qui ne se font pas. Ce sont des situations que tout le monde a vécues. Parfois, vous avez envie de frapper à la porte d’une chambre… Et puis vous ne le faites pas.
Et dix ans après, vous recroisez la femme, vous lui racontez l’histoire, et elle vous dit: «Oh! mais vous auriez dû!»

Le Temps: Cela vous est arrivé souvent, ces rendez-vous manqués?

– Oh! souvent: c’est l’histoire de ma vie!

*La version de «Train de nuit» pour Internet dure 2 minutes 25. Elle est visible sur le site http://www.chaneln5.com dès le 5 mai 2009. Il existe trois autres versions du clip qui durent respectivement 60, 45 et 30 secondes.

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