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Les prophètes n’ont-ils jamais été enfants ? 21 mai 2009

Posted by Acturca in Books / Livres, Religion, Turkey / Turquie.
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Le Jeudi (Luxembourg)

21 mai 2009

Nedim Gürsel, l’auteur des «Filles d’Allah» poursuivi en justice dans son pays, a écrit une lettre ouverte au Premier ministre turc Erdogan.

Au Premier ministre de la République laïque de Turquie,

À Monsieur Recep Tayyip Erdogan

À Paris devenu depuis longtemps mon port d’attache, tard la nuit, je regarde les diverses chaînes de la TV turque. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’écouter votre allocution lors de la remise du prix décerné au doyen des journalistes Cetin Altan, mais aussi d’apprécier votre réaction de «one minute» à Davos.

Je me permets donc de vous demander à mon tour «une minute» ou plutôt de consacrer quelques minutes de votre temps précieux au procès intenté contre moi pour avoir écrit un roman.

Vous aviez déclaré lors de la remise du prix à Altan: «À présent, la Turquie n’est plus un pays qui juge ses écrivains» et la démarche de votre gouvernement pour réhabiliter le grand poète Nazim Hikmet m’avait bien sûr apporté une lueur d’espoir. Cette nouvelle approche des dirigeants d’un État qui se dit démocratique mais qui a condamné, il y a quelques décennies, l’un de ses plus grands poètes (Nazim Hikmet) à une très lourde peine de prison et qui a fait assassiner l’un de ses plus grands romanciers (Sabahattin Ali) m’avait quelque peu soulagé de l’angoisse que je ressentais à l’idée de comparaître devant le tribunal. En effet, je serai jugé le 5 mai prochain (NDLR: la seconde audience aura lieu le 26 mai en présence de Nedim Gürsel) selon l’article 216 du code pénal turc pour avoir «dénigré les valeurs religieuses de la population». Mon délit est d’avoir parlé d’une manière allégorique et imaginaire de l’avènement de l’islam tout en respectant la foi des musulmans mais aussi en m’accordant la liberté d’interroger toute forme de croyance religieuse. Malgré la décision de non-lieu du procureur de la République suite à l’enquête judiciaire, le tribunal de grande instance a ouvert un procès mais c’est le rapport de Diyanet (direction des Affaires religieuses) m’accusant de blasphème qui m’a le plus choqué, car cette instance dépend de vous et n’a aucune compétence pour se prononcer sur une œuvre littéraire. Dois-je vous rappeler une fois de plus que j’ai écrit un roman et non un manuel de théologie? Voilà ce que dit le rapport:

«Le livre écrit par Nedim GÜRSEL portant le titre Les Filles d’Allah et publié par l’éditeur Dogan Kitap a été analysé. Comme il apparaît dans les extraits ci-dessous, il contient des expressions non seulement sceptiques mais critiques et propres à rabaisser et tourner en ridicule Dieu, les prophètes, les saints apôtres, les principes religieux, les livres sacrés et les cultes religieux.»

Monsieur le Premier ministre! Pour justifier cette accusation, certains passages de mon roman ont été coupés et recomposés de toutes pièces à des fins diffamatoires. Contrairement à ce que soutient ce rapport, il n’y figure aucune expression comme «les maîtresses d’Allah sont allongées toutes nues». La juste version (en page 120) est: «(…) au Paradis (…), il y avait des Hourries allongées toutes nues qui attendaient les serviteurs aimés d’Allah et les martyrs.»

En signant un document falsifié sans avoir lu entièrement mon roman, la direction des Affaires religieuses n’engage-t-elle pas votre responsabilité?

Fait réel

Pour en revenir aux autres phrases incriminantes du rapport, elles sont composées ainsi: «Ce tout petit Abraham déculotté avait commencé à aller trop loin.» (page 22). Ces mots ont été prononcés par le père du prophète Abraham. Pourquoi une telle expression plutôt affectueuse que n’importe quel père aurait pu utiliser serait-elle un affront à un prophète? Les prophètes n’ont-ils jamais été enfants?

Comme vous le savez, dans la Bible et le Coran il est écrit que le prophète Abraham, malgré son âge avancé, n’avait toujours pas eu d’enfant de ses deux épouses. Dans mon roman, j’avais utilisé la formule: «Ni l’un, ni l’autre n’avait pu engendrer.» Comment se fait-il qu’une phrase exprimant ce fait réel puisse être interprétée de la part de la direction des affaires religieuses comme une insulte à la foi? Dans quelle religion, dans quelle civilisation, le fait de ne pouvoir avoir d’enfants constitue un délit?

Pour ce qui est de l’expression en page 71 «Les lettres entortillées du Coran», bien que vous soyez diplômé de l’Imam Hatip (école religieuse), n’avez-vous pas trouvé que les caractères de l’alphabet arabe en comparaison avec les lettres de l’alphabet latin que vous aussi avez apprises à l’école primaire comme nous tous, étaient quelque peu «entortillées»? Cette expression prend place dans le roman justement en raison du fait qu’elle reflète le point de vue d’un petit enfant.

Quoi qu’il en soit, qu’elles soient sacrées ou non, qu’elles soient considérées comme telles ou non, un écrivain n’a-t-il pas le droit de commenter les lettres d’un texte sans pour autant tomber dans le sacrilège?

Il est vrai que dans mon roman, j’ai animé et fait parler Manat, l’idole des Mecquois avant l’islam et qui est curieusement considérée comme «une idole sans voix» par la direction des Affaires religieuses. Ainsi, les écrivains devraient-ils s’adresser désormais à cet instance chargée de l’administration du culte et qui se trouve sous votre autorité pour demander comment faire parler leurs personnages? Aurais-je été plus convaincant si j’avais fait dire à Ebu Sufyan des éloges du prophète Mahomet alors qu’il en était le pire ennemi? À titre d’exemple, auriez-vous lu Les Filles d’Allah si j’avais procédé ainsi?

Quand mon roman est paru en mars 2008, M. Atilla Koc, notre ex-ministre de la Culture et du Tourisme et actuellement député de votre parti, m’avait félicité en m’appelant sur mon portable pour me dire qu’il avait offert Les Filles d’Allah à ses proches. Alors, s’il vous en a fait également cadeau, je vous prierais de bien vouloir le lire entièrement, en prenant un peu de votre temps précieux, et de prendre votre décision en toute âme et conscience. Bien sûr, il appartient à la justice indépendante de prononcer le verdict final. Mais il me semble évident qu’ auprès des pays démocratiques et de l’Union européenne à laquelle notre pays veut adhérer, ce procès ne passera pas inaperçu.

Avec toutes mes considérations respectueuses.

Nedim Gürsel

(traduit du turc par Z .T)

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