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La peur du Grand Turc 24 décembre 2009

Posted by Acturca in France, History / Histoire, Istanbul, Middle East / Moyen Orient, Religion, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Nouvel Observateur (France), Nº2355, 24 Décembre 2009

François Caviglioli

La prise de Constantinople en 1453 marque l’apogée de l’Empire ottoman, objet de fascination qui conditionne encore les relations internationale

Quand descendrons-nous de nos tours de guet ? Nous avons attendu trop longtemps l’apparition des voiles barbaresques sur les côtes de Calabre, de Sicile, de Sardaigne ou de Corse. Elles se profilent toujours sur notre horizon psychique. Nous continuons de vivre sans le savoir dans la hantise des pillards ottomans. Nous sommes encore terrorisés par le grand croquemitaine de la Méditerranée au temps de Philippe II, le corsaire Barberousse, un Grec né à Lesbos et passé au service de la Sublime Porte, qui finira grand amiral du sultan. C’est peut-être son fantôme qui reste l’obstacle le plus sérieux à l’entrée de la Turquie dans l’Europe.

Etendre la maison de l’islam

Quand l’aube du 29 mai 1453 se lève sur le Bosphore, la chrétienté est réveillée par les hurlements des égorgés dans la cathédrale Sainte-Sophie et dans les ruines de l’hippodrome. A coups de cimeterre, le sultan Mehmet II vient de rayer Byzance de la carte. Il ne s’arrête pas là, il part à la conquête de la Morée, de l’Albanie, de la Bosnie et des rives de la mer Noire. Après lui, Sélim le Cruel, ou encore le Terrible, s’empare de la Syrie et de l’Egypte. Un nouvel empire est né. Les Ottomans saisissent les ports du Maghreb et s’avancent en Berbérie jusqu’aux frontières du Maroc. Mais ce n’est qu’un début. Les Ottomans attendent leur Alexandre. «Dans tous les domaines de la création, écrira Jean Bodin, il y a toujours un être pour briller d’une indiscutable primauté.» Cet être surnaturel, quasi divin, monte sur le trône en 1520. C’est Soliman, que les chrétiens appelleront eux-mêmes le Magnifique. Désormais il y a deux empereurs, l’un à l’Orient, l’autre à l’Occident : Soliman et Charles Quint.

En 1529, 2 000 canons turcs, fondus à l’arsenal de Tophana, battent les murs de Vienne. Soliman le Magnifique menace la capitale du Saint Empire romain germanique. Il sera forcé de lever le siège, mais il a fait de l’Europe son principal champ de bataille. Il a écrasé en 1526 les troupes hongroises de Louis II Jagellon à Mohács, sur la rive droite du Danube, enlevé Buda, annexé la Moldavie, conquis Belgrade et pris pied pour toujours dans les Balkans. Cet affrontement entre l’Occident et la Sublime Porte a été considéré par les contemporains comme un conflit essentiellement religieux, un choc de civilisations. Du côté turc, les élites ottomanes divisent le monde en deux, le dâr al-islam, la maison de l’islam, et le dâr al-harb, la maison de la guerre, celle des impies.

Etendre la maison de l’islam est un devoir. Chez les chrétiens, il y a quelque chose d’inacceptable dans la puissance d’un prince infidèle. La percée ottomane en Europe centrale et balkanique est une intrusion des «mahométans» dans le corps sain de l’Ecclesia, une menace pour l’intégrité et l’unité de la Respublica christiana face à l’Orient (1). L’Eglise diffuse des stéréotypes stigmatisant les Turcs : ils sont laids, cruels, fourbes et leurs moeurs sont dépravées. Des prophéties antiturques circulent dans toute l’Europe. Elles annoncent la victoire finale des chrétiens, prélude à la fin des temps et à la parousie. Mais sur le terrain idéologique les lignes de front sont mouvantes. Les deux grandes religions sont déjà en crise. La Sublime Porte doit faire face à des sectes hétérodoxes, comme les soufis en Perse. Quant au monde chrétien, il est divisé et affaibli par la Réforme. «Les civilisations, écrit Fernand Braudel, se brûlent elles-mêmes dans d’interminables guerres fratricides, le Protestant contre le Romain, le Sunnite contre le Chiite» (2). Entre la chrétienté ravagée par les guerres de Religion et l’empire de Soliman, qui est, selon le mot d’un ambassadeur vénitien, plus un monde qu’un Etat, la frontière devient poreuse. On sait que les guerres qui s’éternisent sont parfois plus aptes que la paix à tisser des liens entre les belligérants.

Le front chrétien se fissure

Des transfuges louvoient entre les deux empires. «Combattre le Turc, c’est résister à Dieu qui s’en sert pour nous punir de nos péchés», affirme Luther, dressé contre la papauté. Pour Machiavel, les Turcs ont hérité de la virtus des Romains, c’est-à-dire de leur énergie et de leurs talents. L’Europe chrétienne n’a pas renoncé à l’espérance impériale. On regrette l’Empire romain dont Bossuet dira plus tard qu’il est le modèle de tous les empires. Un empereur doit s’établir qui préparera le second avènement du Christ. Dans cette perspective eschatologique, les institutions turques dégagent une impression d’ordre, de beauté et de perfection. On compare l’armée de Soliman aux légions romaines, on loue sa vaillance et sa discipline. On envie l’efficacité de l’administration ottomane. On admire la piété des Turcs, leur horreur du blasphème. On s’extasie sur l’étiquette de la cour qui rappelle Byzance et les monarchies hellénistiques, sur les splendeurs du sérail peuplé d’eunuques et de pages, sur la richesse du prince et de ses pachas. Et si l’empereur tant souhaité était le sultan, maître de l’Asie et de l’Europe, maître des deux mers, la Blanche et la Noire, l’ombre de Dieu sur terre ? Dieu aurait-il pris parti pour l’Infidèle ? Les docteurs de la Sorbonne vont jusqu’à se poser la question.

Ce n’est pas le genre de questions que se posent les Vénitiens. La Sérénissime, la Pragmatique, n’est préoccupée que de sa survie. Une ville sans muraille, protégée par sa lagune, ses institutions, et par un corps d’élite, celui de ses ambassadeurs. Ils ont étudié Aristote et la science politique à l’Université de Padoue, l’ENA des jeunes patriciens de Venise (3). Leur mission secrète : le renseignement. Le bailo reste deux ans en poste. A son retour, il doit présenter une relation de son ambassade devant le Sénat. Un grand oral qui dure quatre heures et sur lequel il joue sa carrière.

Pendant deux siècles et demi, Vénitiens et Turcs vont s’affronter tout en maintenant des liens commerciaux. Un combat paradoxal de frères ennemis que tout rapproche et que tout sépare (4). Ce qui n’empêche pas les ambassadeurs de Venise en poste à Constantinople d’être fascinés par le sultan, «un grandissime seigneur», selon l’un d’eux. Lorsque Soliman fait étrangler son fils aîné parce qu’il a été acclamé par l’armée après une victoire sur les Perses, il trouve les Vénitiens compréhensifs : ils admettent que le pouvoir ne se partage pas.

Mais tout change vers la fin du XVIe siècle. Les Vénitiens brûlent ce qu’ils avaient adoré. Tout leur semble maintenant mauvais chez les Ottomans, jusqu’à leurs sorbets et à leur cuisine. Les crimes qui ensanglantent le sérail leur paraissent soudain impardonnables. Le sultan n’est plus un grandissime seigneur. Ce n’est plus qu’un despote. Le mot est forgé spécialement pour lui à partir du grec.

Alliance avec le Grand Turc

Pourquoi ce revirement ? Venise se sent affaiblie par la découverte du Nouveau Monde : la Méditerranée est devenue une flaque sans issue. Les Vénitiens ne se sentent plus la force de faire cavalier seul. Venise rejoint la Sainte Ligue fondée par l’Autriche, l’Espagne et l’Italie et participera à la bataille de Lépante qui verra la défaite de la flotte ottomane. Une victoire qui marque pour les Vénitiens comme pour les Turcs le commencement du déclin.

La France ne sera pas à Lépante. Elle a déserté le camp chrétien depuis le règne de François Ier. Comme le dit le poème d’Aragon, on ne meurt jamais d’une grande douleur et François, le roi François n’est pas mort à Pavie. Loin de l’abattre, son humiliante défaite face à Charles Quint lui donne au contraire de l’audace. Le dernier roi chevalier comprend qu’il a besoin d’un allié oriental pour tenir tête à la maison d’Autriche. Il déserte ouvertement le camp chrétien et, en 1536, l’ambassadeur qu’il a dépêché à Constantinople, Jean de La Forêt, est reçu avec honneur au sérail. Soliman lui épargne même la prosternation exigée par l’étiquette. La France obtient un traité de paix et d’amitié, les Capitulations, qui lui assure une prépondérance commerciale en Orient. Cette légendaire alliance avec le Grand Turc et cette ouverture sur le monde musulman dureront jusqu’à une date récente. C’est grâce à François Ier qu’il n’y a pas de soldats français en Irak.

(1)Cf. «Affrontements religieux. Europe, XVIe-XVIIe siècle», par Benoist Pierre.
(2) Cf. « La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II » par Fernand Braudel.
(3) Cf. « Venise et la Sublime Porte » par Lucette Valensi
(4)Cf. « Histoire de Venise » par Alvise Zorzi.

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