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« Tout mon travail consiste à me traduire en français » 19 mars 2010

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, France.
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Le Monde des Livres (France), 19 mars 2010, p. 3

Benjamin Fau

Parmi tous les travailleurs de l’écrit, les traducteurs portent sans doute une attention toute particulière à ce qu’une langue peut avoir de concret, ce que les mots contiennent, apportent avec eux dans notre existence. Peut-être faut-il, à l’instar de Rosie Pinhas-Delpuech, partager sa vie entre le turc de son enfance et de sa jeunesse, le français de l’âge adulte et de son pays d’adoption, l’hébreu enfin, qu’elle traduit et étudie sans relâche, pour parvenir à rendre un peu de l’importance fondamentale des langues que l’on parle dans notre existence.

Ses Suites byzantines, évocations d’une jeunesse stambouliote bercée par un multilinguisme naturellement cosmopolite, sont un hymne au langage et à ce qu’il nous apprend du monde.  » J’ai voulu écrire l’histoire du turc, de mon turc, explique-t-elle dans un grand sourire. C’est une langue que j’ai refoulée pendant près de vingt ans, tandis que j’écrivais en français, mais que, précisément, la pratique de l’écriture a fait ressurgir. Il était resté en moi, avec sa musique, ses contes, l’affect de ma petite enfance.  »

Parsemé d’éléments autobiographiques, parcouru par les mots et les lieux de l’enfance, Suites byzantines dépasse de beaucoup la simple évocation impressionniste et autofictionnelle. Grâce à un relais original tout d’abord : celui du monde vu à travers les mots d’une langue, dont on comprend très vite qu’ils font bien plus que désigner les choses. Grâce à un style ensuite : une prose qui a la légèreté de l’évidence, accueillante et entraînante, irrésistiblement musicale. Et, si l’on parle musique, Rosie Pinhas-Delpuech devient intarissable :  » Pour écrire, j’ai besoin du modèle musical. De manière inconsciente, nécessaire, vitale. J’aime le son des mots, la musique de la prose, l’aspect symphonique d’un récit, le croisement des voix, etc. J’aime, dans une histoire, la même chose que dans le jazz ou dans les Partitas de Bach : ce tissage d’un tout petit thème, qui se cache, reparaît ailleurs, se déguise… La musique me sert de modèle architectural, me stimule. Quand on se met devant sa feuille de papier ou son ordinateur pour écrire, on est dans le chaos le plus total, on doit lire la vie dans ce qu’elle a de plus chaotique, sans s’y perdre – et la musique est pour moi un exemple idéal de chaos organisé.  »

Evocation d’un monde disparu, récit familial, retour sur soi, les Suites byzantines le sont assurément :  » Tout mon travail consiste à me traduire en français, qui est ma langue de base, mais non ma langue maternelle. La langue ne va pas de soi, les histoires ne se racontent pas toutes seules : c’est un peu comme si respirer n’était pas une chose naturelle.  »

Chambre d’écho

Mais une réflexion plus sombre transparaît également dans ces pages éclairées par leur poésie, car, même si l’on parle de soi, on ne peut se désengager du monde.  » Ce que j’écris sur l’enfance est également traversé par l’histoire que je vis aujourd’hui. J’écris sur l’enfant d’Atatürk que j’étais là-bas autant que sur l’immigrée que je suis ici. Identité, papiers, immigrations : ce sont des choses que j’ai vécues de très près, de manière très directe – étant turque, et juive qui plus est… Quand on écrit, tout fait chambre d’écho, tout nous profite.  »

La guerre, le refus de l’étranger, l’intolérance traversent les âges et il y a un mot pour les désigner dans chaque langue. Rosie Pinhas-Delpuech tisse ces thèmes avec délicatesse, échappe à tous les pièges du démonstratif et rappelle, récit après récit, le principe tragique et intemporel qui veut que la première chose qui sépare les hommes ne soit autre que la langue qu’ils parlent, les mots qu’ils emploient et qui restent incompris – parfois même ceux qu’ils n’arrivent pas à dire.

Voyage pour le lecteur, dans le temps et dans l’espace, Suites byzantines l’est aussi pour son auteur. Tiraillée entre plusieurs cultures, entre plusieurs pays, elle prône une littérature cosmopolite, active et engagée dans son siècle.  » L’écriture fait grandir « , conclut-elle.  » Dans l’écriture, il faut oser. Et plus on fait, plus on ose. C’est comme lorsqu’on voyage, lorsqu’on marche, qu’on va chaque fois un peu plus loin…  » Difficile de ne pas répondre à pareille invitation.

Suites byzantines, de Rosie Pinhas-Delpuech, Bleu Autour, 176 p., 15 €.

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