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Istanbul : la petite Bosnie de Bayrampaşa 10 mai 2010

Posted by Acturca in History / Histoire, Istanbul, South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie.
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RFI (France), lundi 10 mai 2010

Par Jean-Arnault Dérens

La population de l’immense métropole d’Istanbul est composite. Des millions de muhacir – des musulmans chassés des anciennes provinces de l’Empire ottoman devenues indépendantes – s’y sont installés au cours du dernier siècle et demi. En provenance des Balkans, ce flot d’immigration s’est poursuivi jusqu’à ces dernières années. Rencontres avec des Bosniaques d’Istanbul.

Dans l’immense « Otogar », la gare routière d’Istanbul, beaucoup d’agences proposent des liaisons vers le Kosovo, la Macédoine, et surtout la Bulgarie. L’agence Express tours ajoute Belgrade à sa liste de destinations… Son propriétaire, Sulejman Balkan, explique cependant que ce trajet n’est plus assuré régulièrement, faute de clients. Par contre, les neuf autobus de la compagnie roulent chaque jour vers la Macédoine.
 
Sulejman Balkan est originaire de Rozaje, une petite ville du nord du Monténégro, dont la population est majoritairement bosniaque. « Ma famille est arrivée à Istanbul en 1965, j’avais deux ans, explique-t-il. Je reviens régulièrement au pays, tous les ans, pour voir mes parents, pour les vacances », assure Sulejman, en montrant par sa fenêtre l’immense faubourg de Bayrampaşa, colonie balkanique sur la rive européenne d’Istanbul.
 
Autrefois, la famille de Sulejman portait le nom de Dacic mais, arrivés en Turquie, tous les émigrants ont dû changer leur patronyme. Sulejam Balkan/Dacic assure que les Bosniaques du Monténégro forment une communauté très soudée. « Quand le Monténégro est devenu indépendant, en 2006, quelle fête nous avons fait ! », s’exclame-t-il devant le portrait de Mustafa Kemal Atatürk qui décore son bureau.
 
Sulejman Balkan déplore une baisse de son activité. « Mes clients voyagent pour voir leurs parents ou pour faire du commerce. Beaucoup de gens du Sandzak, du Kosovo, de Macédoine viennent acheter des produits à Istanbul, surtout du textile, parce que c’est moins cher. Toutefois, avec la suppression des visas pour les ressortissants de Serbie, du Monténégro et de Macédoine, les gens regardent davantage vers l’Ouest et viennent moins à Istanbul ».
 
Pour visiter le quartier des Monténégrins, il faut traverser les immenses zones commerciales de « Forum Istanbul », encore en chantier. De part en part de la ligne de métro, se succèdent les enseignes Ikea, Carrefour, Decathlon… Quand les immigrants sont arrivés, au début des années 1960, le quartier n’existait pas. « Il n’y avait rien, des champs, des prés », assure Daut Balkan, un autre Dacic, également originaire du village de Bac, près de Rozaje. « Les premiers arrivés ont construit des maisons, puis ils ont été rejoint par des parents, des cousins… Les débuts ont été très difficile, se souvient-il. Ma famille est arrivée en 1960, j’avais 7 ans. Nous devions aller dans une école qui se trouvait à plusieurs kilomètres. Les cours étaient en turc, et aucun de nous ne parlait cette langue. Nous étions brusquement plongés dans une culture différente, dans un pays où personne ne nous attendait. Nos parents ont tout de suite trouvé des emplois dans les usines qui se développaient. Ils ont travaillé très dur, sans recevoir aucune aide de personne »…
 
Pourquoi les Bosniaques du Monténégro sont-ils partis en Turquie au début des années 1960 ? « Dans les Balkans, la guerre éclate tous les cinquante ans entre les musulmans et les orthodoxes », explique un autre Balkan-Dacic, qui tient une petite échoppe de börek et de döner kebap. « Nous sommes partis au meilleur moment, quand tout le monde vivait bien en Yougoslavie. Il vaut mieux partir en temps de paix car, quand la guerre éclate, il est trop tard pour déménager, et l’on se retrouve pris au piège ».
 
Le quartier « monténégrin » de Yıldırım mahallesi compterait 30 à 35 000 habitants, une goutte d’eau dans l’immense Bayrampaşa, qui abriterait 800 000 âmes – mais les données démographiques sont imprécises et difficilement vérifiables, ici comme partout à Istanbul. « La majorité des habitants de Bayrampaşa sont des Albanais du Kosovo et de Macédoine, assure Daut Balkan/Dacic. Les Bosniaques de Bosnie vivent dans d’autres quartiers ».
 
Au total, combien sont-ils, ces Balkaniques d’Istanbul ? Des millions sans doute dans l’immense métropole de 15 à 16 millions d’âmes. « Il y a eu plusieurs vagues », explique le journaliste Mesut Tufan. « Les muhacir, les réfugiés musulmans ont commencé à affluer vers le centre de l’Empire ottoman au fur et à mesure que celui-ci perdait ses provinces au profit des nouveaux Etats chrétiens. Les premières arrivées remontent au XIXe siècle, puis il y a eu les guerres balkaniques de 1912-1913… Beaucoup des fondateurs et des dirigeants de la République turque établie après la chute de l’Empire venaient des Balkans. Mustafa Kemal était lui-même originaire de Salonique, en Macédoine. Les Balkaniques formaient l’élite de l’Etat et de l’armée. Après la Seconde Guerre mondiale, les accords entre la Yougoslavie et la Turquie ont précipité de nouvelles vagues de migrations, notamment celles des Turcs de Macédoine et du Kosovo ».
 
Les guerres des années 1990 ont provoqué de nouvelles migrations, même si assez peu de réfugiés de Bosnie ou du Kosovo ont choisi de rester en Turquie. « Beaucoup d’individus restent en fait très mobiles », explique Alexandre Tourmarkine, directeur scientifique de l’Institut français d’études anatoliennes. « Certains viennent faire leurs études à Istanbul, d’autres du commerce, et vivent à cheval entre la Turquie et leurs pays d’origine, en profitant de réseaux familiaux établis ici. La liberté de circulation a permis de rétablir des relations assez classiques entre le centre et la périphérie, entre le centre et ses anciennes provinces ».
 
Ces différentes vagues d’immigration se sont peu à peu assimilées dans la société turque, même si l’intégration n’a pas toujours été facile : « au Monténégro, on nous disait que nous étions Turcs, parce que nous étions musulmans, mais en arrivant ici, on nous a dit que nous étions Bosniaques, et nous avons dû apprendre une langue que nous ne connaissions pas du tout », explique Sulejman Balkan/Dacic. « Tout est mieux au Monténégro : l’air que l’on respire, les montagnes, les relations entre les gens », soupire-t-il, alors qu’il n’envisage pas un instant de revenir vivre au pays de ses origines. « Nous sommes habitués à Istanbul, nous ne pouvons plus nous passer de son air pollué »…

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