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David Boratav: en guerre contre Paris 21 mai 2010

Posted by Acturca in Books / Livres, France, Istanbul.
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Le Monde des Livres (France), 21 mai 2010, p. 10

Thomas Wieder

Les choses sont toujours plus compliquées qu’on ne le croit. Prenez par exemple cette information qui figure sur la quatrième de couverture du très beau premier roman de David Boratav, Murmures à Beyoglu (Gallimard, 2009) : l’auteur, apprend-on,  » vit à Paris « . Eh bien c’est à la fois vrai et faux. Tout le problème est d’ailleurs là.

On peut habiter une ville sans véritablement y vivre. Ou alors y vivre comme un mort en sursis, ce qui est, on en conviendra, une façon singulière de concevoir l’existence. David Boratav entretient ce rapport-là avec Paris. Certes il y est né, en 1971. Certes, il y a fait une partie de ses études, notamment à Sciences Po. Et c’est encore ici qu’il est revenu s’installer, en 2009, après treize ans passés à l’étranger. Mais cela ne suffit pas, assure-t-il, à en faire  » un vrai Parisien « .

Il suffit d’aller chez lui pour le constater : le petit appartement qu’il occupe, dans le 18e arrondissement, n’est pas le genre d’endroit où s’accumulent les objets qui trahissent une volonté de s’approprier un lieu. Bref, ce presque quadragénaire à l’allure juvénile ne fait rien pour prendre racine dans cette ville. Et s’il a choisi, comme quartier, la très cosmopolite Goutte-d’or, c’est uniquement parce qu’il s’y sent, dit-il,  » comme sur une île étrangère « .

L’étranger : au fond, il n’y a peut-être que là où David Boratav ait véritablement  » vécu « . A Londres, d’abord, où il s’est libéré de la  » camisole  » qu’était pour lui Paris, notamment en apprivoisant une langue dans laquelle il ne se sentait pas  » prisonnier de son passé « . A New York ensuite, où il a puisé l' » énergie  » qu’il faut pour entreprendre, à presque 35 ans, l’écriture d’un premier roman.  » Paris, c’est un village qui vous écrase, explique-t-il. J’ai toujours l’impression, ici, d’être scruté avec une attention malsaine. Londres, c’est une bête qui finit par vous avaler tellement on peut s’y sentir isolé. New York, c’est différent : là-bas, on se sent facilement quelqu’un. Quoi que vous fassiez, vous y êtes encouragé, car tout le monde est là pour réussir.  » New York : l’endroit parfait, à l’en croire, pour s’avouer écrivain. Pas comme en Europe où  » on a l’impression d’avoir du plomb sous les chaussures dès qu’on rêve de faire quelque chose « .

Si Londres et New York l’ont délivré de cette  » paralysie  » qui le rongeait à Paris, c’est dans une autre ville, toutefois, qu’il a situé l’épicentre de son roman : Istanbul. Cette  » chrysalide mal cicatrisée  » où vit une partie de sa famille paternelle et  » qui a tout pour elle : l’immensité, la mer, l’histoire, la modernité et surtout une jeunesse bouillonnante « , il n’y a passé en tout que quelques mois. Juste ce qu’il faut pour en tomber  » éperdument amoureux  » sans risquer de s’en lasser. Juste ce qu’il faut, aussi, pour en revenir  » jaloux de ceux qui y vivent  » et vouloir la conquérir par l’écriture, à défaut de la posséder physiquement.

Cette  » ville imaginaire peuplée des souvenirs qu’ – il s’y est – inventés « , il a toutefois eu le sentiment de mieux la comprendre en séjournant à Buenos Aires. La capitale argentine, dit-il, est obsédée par son passé.  » Y aller m’a beaucoup aidé à retrouver l’atmosphère de l’Istanbul des années 1950, qui sert de cadre à une partie du roman. Et, en même temps, être si loin d’Istanbul m’a permis d’écrire sur elle avec une liberté que je n’aurais pas eue si j’avais été sur place. On peut tout se permettre quand on est loin.  »

Pour David Boratav, il y a deux façons de bien décrire une ville :  » en la prenant à bras-le-corps au risque de s’y sacrifier « , comme William T. Vollmann l’a fait avec San Francisco, ou Bret Easton Ellis avec New York, ou bien  » en se protégeant du rapport direct avec elle « . C’est cette deuxième option qu’il a choisie, convaincu que  » c’est en changeant de cadre qu’on cadre mieux « . Et c’est parce que cette  » distance  » lui semble salutaire qu’il n’imagine pas rester très longtemps à Paris, cette ville avec laquelle il est  » en guerre  » et dont il est en train de régler le compte dans un nouveau roman.

« Murmures à Beyoglu », Gallimard, 368 p., 20 Euro.

Un chercheur installé à Londres apprend la mort de son père, un écrivain turc exilé à Paris. Mais une affaire de manuscrit l’oblige à se rendre dans sa ville natale, Istanbul. Cette plongée  » à son corps défendant  » au coeur d’un univers devenu étranger se transformera, pour le narrateur, en un  » long voyage parmi les fantômes « . Au fil des pages, et tandis que les souvenirs d’une langue perdue resurgissent, Istanbul – et notamment le quartier de Beyoglu, au bord du Bosphore – se dessine à petites touches, telle une  » vieille dame qui ment superbement sur son âge « .

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