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Israël-Turquie : de l’alliance au désamour 3 juin 2010

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France), 3 juin 2010, p. 14

Alexandre Adler

L’essayiste analyse l’évolution des relations entre les deux pays, liée aux événements récents de Gaza. Toute l’affaire pourrait se décliner dans les deux phrases canoniques que l’on attribue à Talleyrand : «  Pire qu’un crime, c’est une faute » ; et «  on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus » . Dans une tragédie absolument classique marquée par l’unité de temps (une seule nuit) et de lieu (des eaux internationales protégées par des conventions universellement respectées), le gouvernement israélien actuel a accompli ce que, faute de mieux, on ne peut qualifier que de passage à l’acte. Comme dans tous les actes névrotiques, la préparation est maintenant perceptible de longue date : frappé plus qu’il ne veut bien le dire par le véritable désamour d’une Turquie qui fut longtemps son allié principal dans la région, Israël a multiplié les faux pas et la brutalité.

Mais c’était encore de la comédie, comme dans cette scène lamentable, inspirée du Dictateur de Chaplin, où le vice-ministre des Affaires étrangères Ayalon avait voulu humilier l’ambassadeur turc en le faisant asseoir sur une petite chaise. En choisissant l’option la plus brutale d’arraisonnement des bateaux et en assumant des risques véritablement impensables sous l’angle des retombées diplomatiques inévitables, l’actuel gouvernement israélien a définitivement montré son incompétence et son abandon à des solutions militaires aussi dérisoires qu’improductives.

La catastrophe est donc bien là : rupture programmée des relations diplomatiques avec Ankara, campagne d’indignation des différents pays européens, brusque refroidissement des relations israélo-américaines. On pourrait appeler cette propension irrationnelle à l’enfermement brutal une sorte de « syndrome taïwanais » des dirigeants actuels de l’État hébreu.

Certes, un bon psychanalyste discernerait dans tous ces hoquetements sanguinaires le symptôme d’une crise existentielle profonde : Israël sait que la négociation inévitable avec les Palestiniens aboutira au retrait de la plupart des implantations des territoires sans véritable contrepartie politique d’un monde arabe qui demeure plus hostile que jamais. Et surtout, Israël a compris avant même que de l’exprimer que la communauté internationale ferait peu de chose pour enrayer le programme nucléaire iranien, qui vient d’engranger le soutien peu ambigu d’un Brésil lointain et aussi proliférant et d’une Turquie désormais fascinée par sa grande alliance avec Téhéran. Le malheur est qu’à ces dangers bien réels les dirigeants actuels du pays ne connaissent que le passage à l’acte irréfléchi et la stratégie à la Samson visant à s’enterrer sous les décombres pour peu qu’on ensevelisse quelques ennemis avec.

Mais que dire de la Turquie ? Avec un résultat qu’il n’aurait bien sûr ni espéré ni voulu, Erdogan vient de lancer avec succès le troisième étage de sa fusée antikémaliste. La première étape, légitime aux yeux de la grande majorité des Turcs, a consisté à dépouiller un pouvoir judiciaire partisan des moyens de gêner le parti au pouvoir sous prétexte d’invocation de la laïcité. La seconde étape a consisté, là encore, à partir d’un problème réel – le complot dérisoire de quelques militaires passéistes, bientôt éventé – à intimider durablement les sommets de l’armée en faisant planer sur eux la menace de procès interminables. Il restait la dimension internationale : un renversement de facto des alliances reposant sur la répudiation de la vieille alliance israélienne, qui plonge ses racines dans le philosémitisme d’Atatürk lui-même, au profit d’un rapprochement avec l’Iran failli d’Ahmadinejad.

L’affrètement de cette flottille islamo-humanitaire par des militants durs proches des intégristes d’Erbakan mais bénéficiant de l’appui indirect du pouvoir actuel visait, au terme d’incidents limités mais spectaculaires, à placer Israël dans une nouvelle impasse. Ici, le voeu de la direction du parti AK aura été réalisé bien au-delà de ce qu’il voulait vraiment. Car le voici à présent, une fois les protestations unanimes de solidarité apaisées, dans une alliance stratégique avec l’Iran nucléarisé, la Syrie intransigeante et le Hamas qui bénéficie, tout d’un coup et gratuitement, du prestige ottoman encore considérable de la première démocratie et de la première économie de la région. Le sentiment d’impunité à Téhéran comme à Damas, de gêne indicible au Caire et en Arabie saoudite, en sortira renforcé avec d’inévitables tensions. Or, si la Turquie est en passe de devenir un véritable « tigre régional » dont la croissance n’est inférieure qu’à celle de la Chine, et si l’élargissement constant de ses libertés démocratiques fait l’admiration de tous ceux qui connaissent ce pays, les forces entrepreneuriales, proeuropéennes, et pour tout dire laïques modérées et kémalistes sont les vrais auteurs du miracle turc. À aller trop loin dans la vieille lune du « bloc islamique », Erdogan et son ministre des Affaires étrangères Davutoglu se verront inévitablement, un jour, poser la question : «  Qui t’a fait roi ? »

Mais cela supposerait d’abord qu’Israël mette enfin de l’ordre dans sa maison. Les vrais responsables de la catastrophe de lundi devraient être politiquement punis, comme cela arrivait sans discussion au temps de Ben Gourion. L’actuelle invraisemblable coalition devrait exploser et laisser place à un nouveau gouvernement d’union nationale enfin résolu à permettre la naissance sans délai d’un État palestinien viable.

Et pour soulager l’Autorité palestinienne alliée, il serait sans doute souhaitable d’élargir les mailles du filet étendu sur Gaza afin de cesser de conférer au Hamas la palme d’un martyre qu’il mérite d’autant moins qu’il a exécuté sommairement des prisonniers du Fatah lors de sa prise de contrôle de la Bande et qu’il fait régner sur les Gazaouis un ordre moral de plus en plus contesté. Le premier ministre Nétanyahou, à l’image de toute l’opinion israélienne, s’est borné à caboter entre deux eaux : son cerveau reptilien l’a conduit à cautionner l’imbécile catastrophe d’hier ; son cerveau mammifère, qui l’a conduit enfin à accepter le principe d’un État palestinien indépendant, pourrait aussi l’emporter à la faveur de cette tragédie.

Étant ainsi parvenu au bord du gouffre, il serait encore possible à la Turquie de mesurer l’importance stratégique de son identité européenne et occidentale, et surtout à Israël de se réconcilier peu à peu avec un grand monde qui le comprend de moins en moins bien, sans qu’on puisse lui donner tort.

Il serait souhaitable d’élargir les mailles du filet étendu sur Gaza afin de cesser de conférer au Hamas la palme du martyre

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