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Jeux géostratégiques à la frontière orientale de l’UE 24 juin 2010

Posted by Acturca in EU / UE, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Jeudi (Luxembourg), 24 juin 2010, p. 41

Jean Portante


La Turquie s’éloigne-t-elle de Bruxelles… pour mieux s’en rapprocher?

Lasse de la fine bouche qu’on fait dans les capitales européennes, la Turquie menace de tourner le dos à l’Union et de se rapprocher du monde arabe. L’affaire de la flottille humanitaire arraisonnée par Israël lui en a offert un prétexte de plus. La levée partielle du blocus de Gaza envisagée par Israël la conforte. Alors, que faut-il craindre le plus: Ankara à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Europe?

Ce qu’aucune pression européenne ni étasunienne sur Israël n’a pu obtenir, une simple flottille de bateaux humanitaires partie de Turquie, puis le haussement de ton d’Ankara, l’auront peut-être réussi. Indirectement certes, après la grosse bourde israélienne et l’utilisation démesurée de la force, comme lors de l’invasion de Gaza en 2009, contre des navires censés mettre en évidence la cruauté du blocus décrété par Tel Aviv contre la population palestinienne.

Soudain, comme si le jeu politique n’avait plus rien à voir avec la diplomatie internationale, Israël a décidé d’assouplir l’étau qui étouffe les Palestiniens de la bande de Gaza. Distribuant au passage une paire de gifles supplémentaire à Washington et à Bruxelles. La Turquie qui, dans cette affaire, a été le fer de lance de la protestation anti-israélienne, a de ce fait vu son prestige augmenter dans le monde arabe, moins du côté des divers gouvernements jaloux d’une telle popularité inespérée que des opinions publiques bien plus pro-palestiniennes que leurs dirigeants.

Du coup, le rôle de porte-parole régional au Proche et Moyen-Orient endossé par Tayyip Recep Erdogan, le Premier ministre turc, est devenu plus crédible. D’autant plus que, dans le bras de fer qui oppose la communauté internationale à l’Iran, voisin direct de la Turquie, Ankara s’est également démarqué de l’Occident en refusant de diaboliser systématiquement Mahmoud Ahmadinejad.

Hostiles

Une telle posture, plutôt originale, a redistribué un tantinet la donne géostratégique à la lisière de l’Union européenne et repose dans sa foulée la question de l’adhésion de la Turquie au club des Vingt-sept.

Il faut dire que ces derniers temps, populisme aidant, bien des dirigeants de l’Union, mus davantage par des questions de politique intérieure que d’efficacité communautaire, sont redevenus plutôt hostiles à une candidature turque. À Ankara, après des années de profil bas et de courbettes, les tergiversations de Paris ou de Berlin ont fini par exaspérer et la classe politique turque et les Turcs en général.

Voilà, en effet, plus de vingt-trois ans que Bruxelles souffle le chaud et le froid sur l’adhésion turque, et ceci, malgré le fait que, le 17 décembre 2004, le Conseil européen, c’est-à-dire l’ensemble des chefs d’État et de gouvernement de l’Union, a décidé à l’unanimité d’ouvrir la porte européenne à la Turquie.

L’idée qui prévalait alors, indépendamment de la question si la Turquie se trouvait ou pas sur le territoire européen, était qu’avoir Ankara au sein des Vingt-Cinq de l’époque était moins dangereux que de la voir s’éloigner de l’Occident. Reculer ainsi la frontière orientale de l’Union jusqu’à l’Irak, l’Iran, la Géorgie ou l’Arménie était un enjeu de taille dont l’Otan, en installant depuis longtemps ses bases sur le territoire turc, avait déjà mesuré les avantages.

Valeurs laïques

Petit à petit cependant, une islamophobie rampante a pris le dessus, attisée par des réflexes d’autoprotection et pimentée de toute une ribambelle de clichés peu solides mais convaincants pour une opinion publique de plus en plus eurosceptique et désorientée par la marche des choses.

Parmi les arguments, la question religieuse a ainsi cristallisé toutes les peurs. Faire entrer des dizaines de millions de musulmans dans l’Union équivaudrait, disait-on, à redistribuer de fond en comble les cartes entre les différentes confessions.

Certains, pour se vacciner contre cela, sont même allés jusqu’à proposer d’inscrire dans le traité avorté établissant une Constitution pour l’Europe, puis dans le Traité de Lisbonne, les racines chrétiennes du continent, oubliant par là que, premièrement, l’histoire religieuse de l’Europe passe non par une mais par les trois religions monothéistes nées au Proche-Orient que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam, et deuxièmement, que si l’Union européenne a pu voir le jour, c’était précisément parce qu’on avait mis entre parenthèses la question religieuse au profit de valeurs laïques issues de la Déclaration des doits de l’Homme. Faire resurgir le débat religieux à propos de la Turquie était, dans ce sens, un pas en arrière gonflant les voiles des partisans d’une Europe religieusement pure. Quoi qu’il en soit, les hésitations européennes face à la demande d’adhésion de la Turquie, si elles ont répandu dans les esprits le rejet, n’ont pas découragé Ankara de se profiler comme une puissance régionale de taille.

En se faufilant dans le rôle du médiateur dans les conflits du Proche et du Moyen-Orient, les dirigeants turcs ont réussi à montrer à qui ne voulait pas le voir, donc surtout à Bruxelles, qu’ils pouvaient jouer un rôle plus qu’utile pour tenter d’éteindre un incendie qui, au-delà du conflit israélo-palestinien ou de l’isolement de l’Iran, menace d’embraser la région entière. Du fait même qu’elle est à cheval entre deux continents, la Turquie est ainsi devenue la seule puissance capable de stabiliser un coin de la planète qui, depuis des décennies, est le noyau de la fragilité des rapports de force internationaux.

La question qui se pose désormais est donc de savoir jusqu’où on est prêt, à Ankara, à se réimplanter dans le monde arabe. Ce qui est sûr, c’est que la population, humiliée et blessée par l’attitude de Bruxelles, y a plutôt tendance à pousser le gouvernement à se détourner de l’Occident. Et même si Tayyip Recep Erdogan et les dirigeants turcs ne désespèrent pas d’être accueillis un jour au sein de l’Union, la pression de leur opinion publique risque de peser lourd dans les mois et années à venir. Ne pas voir cela à Bruxelles, Paris ou Berlin, ne pas en tenir compte, serait une erreur grave hypothéquant les équilibres qui peu à peu se mettent à bouger à la frontière orientale de l’Union. La montée des nationalismes dans bien des pays européens n’est, dans cette perspective, on s’en doute, pas très encourageante. Et revoilà qu’il faut à nouveau se demander ce qui vaut mieux: une Turquie à l’extérieur ou à l’intérieur de l’Union européenne?

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