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Turquie, Pologne, Roumanie: les routes migratoires se déplacent à l’est de l’Europe 24 novembre 2010

Posted by Acturca in EU / UE, Immigration, South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie.
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Mediapart (France), 24 novembre 2010

Carine Fouteau

Les chemins empruntés par les migrants sans-visas pour rejoindre l’Europe évoluent en fonction des obstacles toujours plus nombreux dressés par les États membres. Dans un rapport qui vient d’être rendu public, le réseau Migreurop, regroupement international d’associations et de militants, montre qu’au fur et à mesure que les systèmes de contrôle humain se perfectionnent, les trajectoires prennent des formes de plus en plus sinueuses, kafkaïennes et dangereuses. Avec un point de passage presque obligé: l’enfermement. Et un goulet d’étranglement géographique: la frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce.

Au Sud, la voie méditerranéenne semble moins pratiquée depuis quelques mois. Sur l’île de Lampedusa, où plus de 30.000 exilés ont débarqué en 2008, les arrivées se font plus rares. Le centre «d’identification et d’expulsion» étant désormais vide, les pouvoirs publics italiens se vantent d’avoir stoppé l’immigration «clandestine». De Malte aux îles Canaries en passant par les côtes andalouses en Espagne, le constat est à peu près identique. En quelques années, les dispositifs de contrôle, financés pour la plupart par l’UE, se sont considérablement renforcés pour empêcher les départs en amont. Quelques exemples: Frontex, la police «européenne» aux frontières, patrouille au large du Sénégal, tandis que des navires italo-libyennes surveillent les côtes libyennes.

S’ils ne croupissent pas dans des centres fermés aux allures de prison, les candidats à l’exil, en quête d’asile ou de travail, venus d’Afrique subsaharienne n’ont d’autre choix que de reporter leur départ en travaillant plus longtemps dans un pays de transit ou de se lancer dans un périple encore plus long, vers l’est, en passant par le Soudan, l’Egypte, Israël, le Liban et la Syrie, parfois en traversant la mer Rouge, l’Arabie saoudite et la Jordanie. Tenaillés par la faim et la soif, au travers des zones désertiques, harcelés par les passeurs, ils risquent leur vie dans la région du Sinaï où la police égyptienne ouvre régulièrement le feu sur eux.

En Turquie, ils trouvent temporairement refuge à Istanbul où ils travaillent et se regroupent par quartier en fonction de leur origine. «La Turquie a toujours été un point d’entrée pour les Irakiens, les Afghans et les Bengalis. Maintenant on y voit des Érythréens, des Soudanais et des Somaliens, qui passaient avant par la Libye, mais aussi toute une communauté de gens du Maghreb et quelques Subsahariens, comme des Mauritaniens», indique Sara Prestianni, coordinatrice du réseau Migreurop.

Une route en pleine expansion, la frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce

Des indices d’un transfert des parcours migratoires se retrouvent dans les statistiques de l’agence Frontex, chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’UE. Son dernier rapport annuel fait état d’une baisse globale des entrées dites «illégales» (prenant en compte les demandes d’asile). En 2009, les États membres et les États associés à l’espace Schengen ont, selon elle, signalé 106.200 «détections de franchissements irréguliers», un chiffre en recul de 33% par rapport à 2008. La tendance s’est poursuivie en 2010, en raison, toujours selon l’agence, de la crise économique qui aurait rendu l’UE moins attractive, du durcissement des politiques d’asile et d’immigration et de la «coopération» avec les pays d’émigration. Selon ses données, entre janvier et septembre 2010, les arrivées «illégales» auraient chuté, sur un an, de 65% en Italie, de 98% à Malte, de 99% aux îles Canaries et de 76% dans les îles grecques.

Mais une route est en pleine expansion: la frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce. Là, 31.021 personnes auraient été arrêtées entre janvier et septembre 2010, contre 6.616 personnes un an plus tôt, soit une hausse de 369%! En quelques années, cette zone, délimitée par la rivière Evros, longue de 80 kilomètres, et par une bande de terre de 12 kilomètres, est devenue un lieu de passage incontournable. La traversée se fait soit à bord de camions, soit à pied, par la rivière et les forêts. «Les mines, qui y avaient été disposées après les événements de 1974 et l’intervention de l’armée turque à Chypre, n’ont pas encore été éliminées par la Grèce», note Migreurop. «Le succès de cette voie, même si elle est dangereuse, s’explique en partie par le fait que parmi les migrants, les policiers grecs se sont fait cette réputation de couler les embarcations en provenance des côtes turques», indique Sara Prestianni.

Sous la pression de Bruxelles, Ankara multiplie les signes pour montrer sa détermination à lutter contre l’«immigration irrégulière», notion récemment ajoutée à sa réglementation. Régis par une circulaire de mars 2010, de nouveaux «centres d’expulsion» voient le jour pour faciliter les retours forcés. Deux d’entre eux, encore en projet, d’une capacité de 750 places, devraient être entièrement financés par l’UE.

Conséquence: en sous-traitant la gestion des flux migratoires hors de leurs frontières, les États membres renoncent à faire appliquer les droits des migrants. Migreurop s’est rendu, en mars 2009, au centre de détention de Kirklareli, à proximité de la frontière bulgare. Voici ce qui ressort de la visite: «Les quatorze personnes rencontrées nous ont raconté les conditions terribles dans lesquelles elles vivent: vétusté des lieux, chauffage qui ne fonctionne qu’occasionnellement, eau non potable, nourriture non appropriée. Certains se sont plaints de l’incompétence du médecin, de ses prescriptions mauvaises ou absentes, et même de violences sur migrants. L’absence d’information est totale quant à leurs droits et quant à leur date de sortie. Des mineurs sont détenus, malgré les dénégations des autorités ainsi que des familles.»

Voulue par l’UE, la grande chaîne des expulsions se met en place. Signé le 12 mai 2010, un accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie autorise le renvoi des migrants irréguliers débarqués sur les côtes grecques. Ankara s’y engage à accepter «au moins 1.000 demandes de réadmission par an». Ce qui n’empêche pas la police grecque de continuer à refouler des migrants, sans chercher à les identifier, en toute illégalité. L’UE, de son côté, négocie avec Ankara en vue de la signature d’un accord de réadmission, valable pour l’ensemble des pays européens, et fait pression pour que la Turquie signe des accords du même type, en amont, avec les pays d’origine ou de transit des migrants. Hors de tout contrôle, les déportations à la frontière est du pays restent fréquentes: «Les migrants sont accompagnés dans des bus appartenant à des compagnies privées, jusqu’à la frontière avec l’Iran. Irakiens, Iraniens et Afghans sont ainsi renvoyés hors de Turquie, sans aucune précaution élémentaire telle que vérification de la nationalité ou constat de l’absence de carte de demandeur d’asile de l’expulsé.»

Des allers-retours incessants à l’intérieur de l’Europe

Autre porte d’entrée dans l’UE, la Pologne et la Roumanie sont aussi mises à contribution pour bloquer le passage (voir les cartes sous l’onglet Prolonger). À la différence de la Turquie, ces deux pays sont membres de l’Union européenne, mais la Roumanie, contrairement à la Pologne, ne fait pas encore partie de l’espace Schengen.

Venus d’Ukraine, de Biélorussie et de Moldavie, mais aussi de Russie, de Géorgie et d’Ouzbékistan, voire du Pakistan, d’Afghanistan, du Bangladesh et de Somalie, les migrants font les frais d’une surveillance accrue aux frontières, d’une plus grande difficulté à être reconnu comme réfugié ou à obtenir un titre de séjour et de dispositifs d’enfermement aux normes floues et parfois arbitraires. S’ils parviennent à poursuivre leur route au-delà, il n’est pas rare qu’ils y soient ramenés par la force.

Ces deux pays, comme la Grèce, sont en effet appelés, de par leur situation géographique, à réadmettre sur leur territoire nombre de migrants en application du règlement Dublin II, qui permet de renvoyer les demandeurs d’asile dans le premier pays de l’Union européenne par lequel ils sont entrés. «Sachant que leur taux de reconnaissance du statut de réfugié est faible, voire nul pour certaines nationalités, les conséquences de ces expulsions sont très dommageables, la “réadmission-Dublin” pouvant être le premier acte d’un retour forcé du demandeur d’asile à son pays d’origine ou de provenance sans que l’examen au fond de sa requête n’ait été garanti», souligne Migreurop.

Cité dans le rapport, le cas d’un jeune Tamoul sri lankais illustre les effets aberrants des politiques migratoires européennes sur les parcours individuels. Arrivé en Roumanie en 2008, «il a déposé une demande d’asile. Pendant l’instruction de son dossier, il a quitté le pays et rejoint la Belgique. Ignorant le règlement Dublin II, il y a fait une nouvelle demande d’asile et s’est fait renvoyer en Roumanie, où il a été mis en centre de rétention. À sa sortie, il est immédiatement reparti, cette fois-ci pour se faire arrêter en Autriche puis, de retour en Roumanie, être à nouveau placé en rétention. Libéré depuis, il a entamé une nouvelle procédure d’asile, mais sans grand espoir de réussite. À ce jour, il aura passé l’essentiel des deux dernières années de son existence en de nombreux lieux destinés au contrôle des étrangers.»

Ces allers-retours incessants imposés par la réglementation européenne empêchent toute installation. Pour rompre avec l’errance, les migrants pris dans ce piège européen n’ont d’autre choix que de se fondre dans la population des sans-papiers, en se rendant aussi invisibles que possible pour échapper aux contrôles en tout genre susceptibles de les démasquer.

Commentaires»

1. hamid rex - 11 juillet 2012

une situation tres difficile


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