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Voyage en terre pomake 25 novembre 2010

Posted by Acturca in South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie.
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Courrier International (France) 25 novembre 2010, p. 28

Sega (Sofia)

C’est un des secrets les mieux gardés des Balkans : de chaque côté de la frontière gréco-bulgare vit un peuple de Slaves islamisés, les Pomaks. Le quotidien Sega est allé à leur rencontre.

Qu’est-ce que tu cherches ?” me demande un groupe d’hommes assis à la terrasse du café du village grec de Goniko. Egayés par le vin, ils parlent un dialecte que je comprends ; en bulgare, leur village s’appelle toujours Babalar. Je m’attable et l’on me sert une tasse d’un breuvage brûlant et parfumé que l’on appelle en Bulgarie “café turc”. En Grèce, on parle de “café grec”, en Serbie de “café serbe”, etc.

“Ici, nous sommes entre nous, et nous parlons notre langue”, m’expliquent les hommes de Goniko. Nous sommes bientôt rejoints par Mehmet Vargan, un joueur de zourna [sorte de hautbois ottoman]qui vient du village voisin de Mesimeni. Il nous joue une chanson de noces, dans laquelle je reconnais facilement un air traditionnel connu aussi chez nous, de l’autre côté du massif montagneux du Rhodope [à cheval sur la frontière gréco-bulgare]. Mehmet et tous ces hommes sont des Pomaks [des Slaves islamisés sous l’Empire ottoman, qui habitent aujourd’hui des deux côtés de la frontière bulgaro-grecque et dans le massif du Rhodope] et on peut facilement communiquer avec eux en bulgare. Les Pomaks bulgarophones de Grèce vivent dans des localités situées dans les régions administratives de Macédoine-Orientale-et-Thrace ; leur implantation suit les contours du Rhodope du Sud, en partant de la frontière bulgare, la région de Xanthi et Komotini, et se perd quelque part après les villages de Goniko et de Roussa, dans la vallée de l’Evros et de Didymoticho, vers la frontière turque.

A Goniko, les habitants bulgarophones pratiquent un islam rural auquel se mêlent des éléments païens et chrétiens. Les Pomaks appellent leurs localités par des noms qui n’existent sur aucune carte ; quant à leur dialecte, ils l’évoquent en utilisant l’expression “notre langue”. C’est d’ailleurs par un terme similaire, “les nôtres”, que leurs voisins musulmans de l’autre côté de la frontière les nomment.

En Grèce, le nombre des Pomaks est estimé entre 35 000 et 40 000. Un chiffre auquel il faut ajouter les émigrés partis chercher fortune dans les grandes villes d’Europe et de Turquie. On arriverait ainsi à 80 000 âmes, estime Ahmet Imam, directeur de l’Union pomake pangrecque, une ONG dont l’ambition est la sauvegarde de la culture pomake en Grèce. Il est aussi rédacteur en chef de Zagalisa – “amour” en dialecte du Rhodope –, un journal rédigé en langue pomake et imprimé en caractères grecs. Dans l’économie grecque, les Pomaks occupent une niche importante dans l’agriculture locale : ils se sont spécialisés dans la production de produits laitiers, de viande et de tabac. Les hommes travaillent souvent dans le bâtiment, sur des chantiers de grandes villes grecques ou en Europe. “A Athènes, lorsqu’ils s’aperçoivent que je m’appelle Ahmet, ils disent : ‘Mais tu es turc !’ A quoi je réponds que je ne suis pas turc, mais pomak”, explique Ahmet Imam, né à Thermes, petit village situé à quelques kilomètres de la frontière bulgare, dans la région de Zlatograd. Il explique qu’il a des cousins dans les villes bulgares de Madan et de Smolyan ; son père est originaire de Tchepintsi. Nous faisons ensemble la route qui relie Xanthi à la frontière bulgare et il me montre les nombreux avertissements interdisant de prendre des photos. Les bunkers nous indiquent que nous sommes dans une ancienne zone militaire. Du temps de la guerre froide, l’accès à ces villages était strictement réglementé. “Mais aujourd’hui, la Bulgarie et la Grèce sont dans l’Union européenne. A quoi ça sert tout ça ?” me demande-t-il. Il tient ensuite à partager une autre de ses préoccupations. La perte, selon lui, de l’identité linguistique des Pomaks grecs au profit du turc. “Nous nous sentons plus proches de la Bulgarie, et souhaiterions que votre pays nous aide. Nous aimerions que nos enfants apprennent le bulgare en Bulgarie, que nos étudiants puissent avoir des bourses pour étudier chez vous”, dit-il. Dans les années 1970, quand Ahmet était un jeune instituteur, les autorités grecques encourageaient les Pomaks à apprendre le turc plutôt que le bulgare. Plus de trente ans après, les effets de cette politique se font sentir. “Nous ne chantons plus dans notre langue, les traditions se perdent, s’inquiète Ahmet. Si la Bulgarie tient à nous, qu’elle nous aide au moins à sauvegarder nos chants et notre folklore, parce que nous sommes en train de tout oublier…”

Après la chute du mur de Berlin et, surtout, après la suppression des visas entre la Grèce et la Bulgarie, la population musulmane des deux côtés du Rhodope peut de nouveau communiquer. Leurs liens se sont encore renforcés depuis l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne et l’ouverture de nouveaux postes-frontières : Zlatograd-Thermes, Ivaïlovgrad-Kyprinos… Certains, à l’instar de Sabi Atanasov, du village de Gorno Iouroutsi, ont attendu pendant de longues années de pouvoir rencontrer des parents restés “de l’autre côté” en raison des nombreuses guerres qui ont dévasté la région [la Première et la Seconde Guerre mondiales, ainsi que les conflits interbalkaniques du début du siècle]. Il y a neuf ans, Sabi a enfin fait la connaissance de ses cousins du village grec de Khloï. L’année prochaine, lorsque la Bulgarie adhérera à l’espace Schengen, la frontière va disparaître et ils n’auront plus de contraintes. “Comme des gens civilisés”, dit Sabi.

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