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Antagonismes 31 janvier 2011

Posted by Acturca in History / Histoire, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Magazine Qantara (France) numéro 78, Janvier 2011, p. 27-29
Dossier: Turcs et Arabes, une histoire mouvementéeFeuilleter Qantara 78

François Zabbal

A quel moment faut-il au juste situer la rupture entre Arabes et Ottomans ? Au début du XXe siècle, ou avant? Et a-t-elle nourri les nationalismes ou bien ceux-ci l’ont-ils provoquée? Des interrogations auxquelles il convient d’apporter des réponses nuancées, à la lumière de l’histoire politique et sociale de l’Empire ottoman de la fin du XIXe siècle.

Les historiens s’accordent généralement à dater la rupture entre les Turcs et les Arabes des deux premières décennies du XXe siècle. Pour eux, il ne fait pas de doute qu’elle a culminé pendant la Première Guerre mondiale avec la Grande Révolte arabe du chérif Hussein de La Mecque dont les troupes, conseillées par Lawrence d’Arabie, parviennent à Damas en novembre 1918, non sans avoir facilité la pénétration de l’armée britannique en Palestine.

C’est en 1908, au lendemain de la restauration de la Constitution de 1876, que l’antagonisme entre les deux principales composantes de l’Empire ottoman éclate au grand jour. Il ira croissant au cours des années suivantes, si bien qu’à la veille de la guerre, en 1913, les deux exclusivismes se dressent face à face, aussi inattendus qu’irréconciliables. Pourtant, rien ne le laissait prévoir dix ans plus tôt, tout au moins sous une forme aussi virulente. […]

Les premières fractures

Lorsque le sultan Abdulhamid II prend le pouvoir le 31 août 1876, sa réputation fait espérer une orientation réformiste de la politique interne. Las! Réuni le 19 mars 1877 dans la grande salle de réception du palais Dolma-Baghcheh pour le discours du trône, le premier Parlement ottoman est dissous sine die le 14 février 1878 par ordre du sultan. Les députés les plus entreprenants sont alors invités à quitter la capitale, ouvrant le long cortège d’opposants bannis ou exilés. Quant à la Constitution de 1876, dite de Midhat Pacha, elle est tout simplement abolie. Ainsi, le tournant tyrannique de l’ère hamidienne s’engage-t-il sans tarder dans la voie menant à un régime policier.

Abdulhamid avait-il vraiment le choix? Avec le recul, on a voulu corriger le jugement sévère des contemporains en faisant valoir qu’une reprise en main énergique s’imposait devant la situation dramatique de l’Empire: recul dans les Balkans et le Caucase, avantages concédés aux puissances étrangères, telles l’Angleterre (Chypre), la France (Tunisie) et l’Italie (Libye), rébellions suivies du massacre des Arméniens. Il fallait à tout prix sauver l’Empire, exsangue, assailli de toutes parts, et le sultan ne pouvait compter sur une bureaucratie militaire perméable aux ingérences occidentales.
En réalité, la politique interne adoptée par le sultan ne faisait que prolonger en même temps qu’elle l’infléchissait celle de ses prédécesseurs. Deux séries de réformes, appelées Tanzîmât, avaient été déclenchées, l’une en 1839, l’autre en 1856, sous la pression des puissances européennes, et également sous l’impulsion de dirigeants ottomans soucieux de redresser l’Empire. Le vice-roi d’Egypte, Méhémet Ali, avait montré l’exemple dès le début du XIXe siècle.

Dans l’esprit de leurs promoteurs, les réformes devaient redresser l’Empire en le modernisant d’une part, et en reliant plus fermement les provinces à la capitale d’autre part. Elles passaient donc par une centralisation sans laquelle les différentes mesures décrétées à Istanbul seraient restées sans suite. Et c’est cette centralisation qu’on a souvent incriminée pour expliquer la montée du mécontentement arabe. Mais l’argument ne résiste pas à l’examen, car les réformes ont eu des effets contraires: elles ont tantôt renforcé tantôt distendu le lien des Arabes avec la capitale. Le secteur qui a été le plus perturbé est sans conteste celui des institutions religieuses et juridiques, dont les filières de promotion passeront de moins en moins par Istanbul. Quant aux domaines administratif et politique, force est de reconnaître que jamais autant d’Arabes ne furent appelés à de hautes fonctions dans la capitale et les provinces, dont celle de représentant parlementaire ; Abdulhamid lui-même a préféré s’entourer de conseillers arabes et nommer des Arabes aux postes les plus élevés […]. Il n’empêche que le vieux système ottoman, fait d’équilibres savamment dosés entre les pouvoirs militaires, administratifs et judiciaires, avait été bouleversé en profondeur au milieu du XIXe siècle, sans que les nouvelles règles apportent satisfaction aux couches dirigeantes des provinces qui formaient les relais du pouvoir central. Avec l’instauration de nouveaux conseils dans les villes, des notables voient leurs pouvoirs s’accroître et d’autres s’estomper. De là une tension entre la capitale et les métropoles provinciales qui ne cessera pas, suscitant des revendications répétées de décentralisation.

Contestations

A dire vrai, la contestation arabe n’est pas toujours distincte de celle des Turcs, car l’opposition à Abdulhamid est générale. Elle se développe au sein de clubs et de sociétés secrètes qui rallient des personnes d’origines diverses, que ce soient des Arméniens, des Kurdes, des chrétiens ou des juifs. La répression policière entraîne sa diffusion à l’étranger, dans des foyers qui resteront actifs jusqu’à la Première Guerre mondiale: Paris, Genève, Londres, Le Caire […]. La première société fondée au Caire par des Arabes, quelque temps après 1897, est l’Association consultative ottomane. Des membres correspondants turcs, arméniens ou tcherkesses y adhèrent de toutes les provinces de l’Empire. Elle publie des pamphlets en arabe et en turc appelant à des réformes et à la restauration du régime parlementaire. Le sultan aurait avoué à son entourage qu’il n’avait pas dormi pendant trois jours en apprenant la nouvelle de sa création. Craignait-il donc tant de voir surgir la revendication d’un califat arabe ?

Auparavant, les grandes villes syriennes avaient connu une agitation souterraine dont témoignaient des affiches placardées sur des édifices publics, à l’image de celles qui seront apposées sur les portes des grandes mosquées Suleymaniyeh et al-Fâtih à Istanbul en 1894. à Beyrouth, un noyau d’étudiants du Collège syrien protestant (devenu plus tard Université américaine de Beyrouth) mène à la fin des années 1870 une campagne précoce contre le pouvoir ottoman et lutte pour un renouveau culturel arabe. Devenu légendaire grâce à des récits emblématiques postérieurs, tel le livre de Négib Azoury, Le Réveil de la nation arabe (Paris, 1905), ce noyau a été considéré comme le berceau de l’arabisme avant sa diffusion dans le reste du monde arabe. Mais les historiens s’accordent aujourd’hui à limiter son impact dans le temps et et dans l’espace. Il n’en reste pas moins que l’idée d’une identité arabe qui dépasse les clivages confessionnels entre chrétiens et musulmans et s’enracine dans un passé prestigieux qu’il faut ranimer a pris naissance au milieu du XIXe siècle. […]

Tête-à-tête

Autant que les problèmes politiques et économiques qu’il subit, l’Empire ottoman connaît en cette fin de siècle un bouleversement radical de sa géographie. Ses pertes territoriales dans les Balkans et le Caucase ont des conséquences démographiques et territoriales majeures. A la veille de la Première Guerre mondiale, l’Empire qui était encore trois décennies plus tôt à la fois européen, asiatique et africain, se trouve réduit à l’Anatolie et aux provinces arabes, du moins à celles qui n’ont pas été occupées par des puissances européennes. L’Italie vient d’occuper la Libye en 1911. La France contrôle maintenant toute l’Afrique du Nord, tandis que, installée en égypte depuis 1883, à Aden depuis 1838 et au Koweit depuis 1899, l’Angleterre encercle de toutes parts un monde arabe qui vit désormais dans la crainte d’une occupation imminente.

Vu d’Istanbul, l’Empire et le monde ne sont plus les mêmes qu’un siècle plus tôt, et le cosmopolitisme florissant de l’élite stambouliote n’est pas de mise pour qui veut sauver les restes d’un Empire devenu de plus en plus musulman. Le panislamisme d’Abdulhamid, sa volonté de mobiliser le monde musulman sous une même bannière sont la conséquence directe d’un repli territorial et humain. Mais ce ne sont que sursauts pathétiques dans une maison déjà envahie par les flammes. Le tête-à-tête turco-arabe final a-t-il constitué un facteur décisif dans la cristallisation d’une arabité dont la semence serait venue de l’idée européenne de nationalité, si vive à ce moment dans les Balkans? Telle est la question.

L’hostilité des Jeunes Turcs (1908-1914)

Après la dissolution du Parlement, Abdulhamid jouit de plus de dix ans de calme sur le front intérieur. Jusqu’à 1895, l’opposition la plus active est menée par des Syriens installés en Europe ou en Egypte. Ceux-ci réclament une amélioration de la situation et une meilleure intégration des groupes ethniques et confessionnels dans une grande Syrie. Ils nouent des relations à Paris avec le nouveau Comité de l’Union et du Progrès (CUP) issu de cercles clandestins d’étudiants, de militaires et de fonctionnaires d’Istanbul.

En 1902 et 1907, le CUP organise dans la capitale française deux congrès destinés à unifier l’action de ses cellules. En dépit de divergences sur la centralisation que défend son leader Ahmed Riza, des Arabes y participent, sans former pour autant un groupe homogène. En tout cas, aucun d’entre eux n’occupe de fonction importante.

Annoncée à Paris sans détour par le congrès de décembre 1907, la rébellion militaire contre le sultan devenait urgente devant les risques de démantèlement de l’Empire. De son côté, l’Union libérale proclamait «l’Empire ottoman pour les Ottomans» afin de mettre un terme à toutes les ingérences étrangères. En réalité, la menace d’une marche sur Istanbul de l’armée de Macédoine suffit: le 24 juillet, Abdulhamid rétablissait la Constitution de 1876, suscitant une explosion de joie dans toutes les villes de l’Empire, y compris les villes arabes. […].

Les retrouvailles turco-arabes furent de courte durée. A peine la Constitution rétablie, des sociétés se forment dans la capitale avec pour objectif de défendre les droits arabes. Quant aux Jeunes Turcs, ils mettent très vite en place des mesures de turquification. Comment expliquer cette surenchère nationaliste? L’historiographie même savante n’a pas toujours su éviter le piège de la mise en accusation en posant de façon plus ou moins explicite la question: à qui la faute? Comme on pouvait difficilement blâmer les Arabes à ce stade, il a bien fallu se pencher sur l’incapacité des Jeunes Turcs à élargir leur noyau initial formé en Macédoine. Pour d’autres historiens, les Jeunes Turcs ont été prisonniers des circonstances qui rendaient quasi impossible la tâche de recoller les morceaux de l’Empire.

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