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Les embarras du modèle turc 22 février 2011

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France), no. 20701, mardi, 22 février 2011, p. 14

Dorothée Schmid

Responsable du programme « Turquie contemporaine » de l’Ifri *, l’auteur pointe les limites de ce pays érigé en modèle pour la transition politique des pays arabes.Face aux révoltes arabes, le désarroi des diplomaties occidentales est flagrant : après les errements réformateurs de l’ère néoconservatrice, il est devenu impossible, à Paris comme à Washington, de donner des leçons de démocratie au Moyen-Orient. C’est pourquoi le « modèle turc » apparaît aujourd’hui comme une alternative pour y penser la transition politique.

Nation musulmane structurée par un État laïque, pilier de l’Otan, héritière d’un empire qui a dominé une bonne partie de la région, la Turquie semble être le partenaire indispensable pour déminer l’avenir. On observe en outre depuis quelque temps un double mouvement de rapprochement turco-arabe : la Turquie développe une politique extérieure très active au Moyen-Orient, combinant présence économique et diplomatie de médiation; parallèlement, sa récente brouille avec Israël la rend très populaire auprès d’opinions arabes humiliées par trente ans de défaites réelles et symboliques.

Ce contexte favorable facilite l’exportation du « modèle turc ». Sur quoi repose-t-il? Une enquête d’opinion menée en 2010 par la fondation stambouliote Tesev dans un certain nombre de pays arabes et en Iran décrit la Turquie comme le lieu de la synthèse réussie entre islam et démocratie. Le premier élément du modèle serait donc d’avoir prouvé qu’un parti islamiste, en l’occurrence l’AKP, parti mutant qui gouverne la Turquie depuis près de dix ans, peut accéder et se maintenir au pouvoir par les voies légales, sans mettre en oeuvre un agenda d’islamisation systématique. La consolidation de la démocratie, qui est l’un des slogans de l’AKP, est le deuxième élément du modèle. Troisième composante, le dynamisme économique : 17e puissance mondiale, la Turquie a terminé 2010 sur une croissance de plus de 8 %, unique dans la région. Le quatrième terme du modèle est identitaire : la nouvelle synthèse nationale turque recompose les strates successives d’une histoire complexe – mongole, seldjoukide, ottomane, kémaliste, pour produire un arrangement culturel à la fois moderniste et respectueux du passé, qui semble faire envie à des voisins en perte de repères.

Tous les éléments de ce modèle sont fragiles sinon discutables, car la Turquie est elle-même en phase de transition. Les orientations programmatiques de l’AKP sont toujours en débat et l’habitus démocratique de l’équipe au pouvoir est contesté en Turquie même. Le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, présente volontiers la religion comme un élément de soft power, et si son parti a effectivement noué des contacts avec des partis islamistes arabes comme Ennahda en Tunisie ou les Frères musulmans égyptiens, on ne connaît pas les bases exactes de ce rapprochement.

L’AKP a enchaîné jusqu’à présent les victoires électorales en Turquie et remportera probablement les législatives de juin prochain. La faiblesse chronique de l’opposition lui permet de dominer progressivement un système de pouvoirs auparavant multipolaire, où l’armée, les juges et plus généralement les vieilles élites kémalistes s’arrogeaient un rôle de garde-fou. Un tournant autoritaire et conservateur n’est désormais pas exclu, comme en témoignent les pressions récentes exercées sur la presse d’opposition. Ajoutons que les rapports entre armée et pouvoir civil ne sont pas encore stabilisés. Il aura bien fallu trente ans, après le coup d’État militaire de 1980, pour limiter institutionnellement les interférences de l’armée dans la conduite des affaires publiques, et celle-ci conserve un pouvoir de dissuasion non négligeable sur certains dossiers (question kurde, Chypre).

La croissance économique reste l’atout le plus convaincant de la Turquie. Mais il faut pouvoir évaluer la qualité et la durabilité de cette croissance. Le pays se situait en 2009 au 83e rang mondial pour l’indice de développement humain, ce qui révèle d’importantes inégalités internes. La croissance turque est tributaire de l’investissement étranger, de la fourniture massive d’énergie à prix décents par des partenaires pas toujours faciles (Russie, Iran, Azerbaïdjan, Algérie), et de l’ouverture d’espaces d’exportation alternatifs à l’Europe. Le Moyen-Orient est de ce point de vue prometteur et la Turquie rêve d’un grand marché régional intégré. Stratégie risquée : le président Abdullah Gül vient ainsi de promettre à l’Iran une intensification de la coopération bilatérale qui contredit en partie l’appareil des sanctions économiques internationales.

Le redéploiement de la diplomatie turque est certes impressionnant. La Turquie valorise sa position de carrefour géographique et sa capacité à naviguer entre plusieurs mondes comme une rente stratégique, mais cette rente pourrait devenir un fardeau. Ayant échoué dans ses médiations récemment entreprises ou annoncées (Israël/Syrie, dossier iranien, politique intérieure libanaise), la Turquie ne peut stabiliser le Moyen-Orient à elle seule. La renvoyer à cette mission orientale ne lui rend d’ailleurs pas service dans la perspective d’une adhésion européenne. Mis en scène au Moyen-Orient, le rêve néo-ottomaniste de la Turquie pourrait y finir dans une impasse.

* Institut français des relations internationales.

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