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L’empire ottoman contre-attaque 1 mars 2011

Posted by Acturca in Art-Culture, Middle East / Moyen Orient, Religion, Turkey / Turquie.
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Alternatives Internationales (France) n° 50, 3/2011, Mars 2011, p. 16-19

Alexandra Buccianti

Le 30 août 2008, pas moins de 85 millions de téléspectateurs arabes sont restés collés à leur petit écran pour l’épisode final de Noor. Une série venue de Turquie dont la diffusion dans ce pays par la chaîne Kanal D, sous le titre originel de Gümüs ( » argent ), avait pourtant peu marqué les esprits… Les deux acteurs principaux de la série, Kivanç Tatlitug qui incarne le beau Muhannad et Sungul Oden qui campe la jolie Noor, sont devenus aujourd’hui de véritables icônes dans l’ensemble du Machreq et du Maghreb où l’engouement pour les séries turques constitue un phénomène de société. Quel que soit le succès des musalsalat (ou feuilletons) arabes, la région a toujours accordé une grande importance aux productions venues d’ailleurs : Hollywood, Bollywood, telenovelas latino-américaines… L’exceptionnelle réussite des soap-opéras turcs, dont Noor est l’emblème, marque cependant un séisme médiatique.

public féminin et jeune

C’est en 2007 que le géant des médias MBC (Middle East Broadcasting) commence la diffusion de séries turques doublées en arabe dialectal syrien (voir Repères), avec Iklil al Ward ( » Couronne de fleurs « ). Le feuilleton connaît un succès relatif qui mène à l’achat de plusieurs autres séries du même genre. En février 2008, Sanawat al Dayaa’ ( » Les années perdues « ) est lancé sur sa première chaîne, MBC 1 (généraliste), du mercredi au samedi à 16 heures (GMT). Dès le printemps, la presse constate l’attrait des spectateurs arabes. On commence à télécharger la bande originale de la série et à suivre celle-ci autant à la maison que dans les cafés, lieu de socialisation important dans le monde arabe. MBC décide d’ajouter Noor à 14 heures (GMT), sur MBC 1. Les deux feuilletons connaissent un grand succès. Fin avril, ils sont donc transférés en prime time. Noor est déplacé sur MBC 4 qui vise surtout un public féminin, à 21h30 (GMT), avant le film de la soirée. Sanawat al Dayaa’ est maintenu sur MBC 1 mais à 19 heures, pour permettre au spectateur de regarder consécutivement les deux séries – rediffusées deux fois par jour. En juillet 2008, MBC inaugure une chaîne pay per view (vidéo à la demande) rediffusant exclusivement des séries turques.

Repères : Les dialectes

C’est sur la base du Coran, où Allah s’exprime dans un arabe  » miraculeux « , qu’a été forgé le nahw (grammaire) au VIIIe siècle, permettant de comprendre le texte sacré. Mais les populations locales y ont mélangé leurs dialectes. Au fil des siècles, ceux-ci s’imposent dans le quotidien, l’arabe littéral devenant la langue liturgique. Les dialectes appartiennent à de plus grandes catégories : égyptien, levantin, irakien, golfiote et maghrébin.

Au XIXe siècle est lancé un mouvement de modernisation de la langue arabe classique. Des intellectuels de plusieurs pays simplifient la syntaxe. Avec l’arrivée de la presse, des règles de grammaires sont négligées, des néologismes apparaissent. Ainsi naît l’arabe standard, pratiqué par les médias, mais longtemps aussi dans le doublage de séries télévisées. Les dialectes égyptien et levantin sont aujourd’hui les plus répandus au-delà de leurs frontières, notamment grâce aux feuilletons télévisés. L’arabe maghrébin reste difficilement exportable et l’arabe golfiote se limite aussi à la péninsule.

des villas aux camps de réfugiés

L’ampleur du phénomène Noor est confirmée par une explosion d’audimat. Rien qu’en Arabie Saoudite, MBC compte environ 3 à 4 millions de téléspectateurs par jour, sur une population d’à peu près 28 millions. Dès le mois de mai, plusieurs journaux constatent que l’heure de diffusion de Noor constitue un moment familial d’échange entre générations, même dans des sociétés aussi conservatrices que l’Arabie Saoudite.

Du dénuement des camps de réfugiés du Darfour à l’enfermement des villas de Ryad, ces tendances sont partagées dans l’ensemble du monde arabe, fournissant de la matière aux journaux : en Irak, on  » s’arrache les magazines parlant de Noor « , en Jordanie on souffre  » d’addiction  » et la société syrienne est  » prise d’assaut par les séries turques « . Dans les Territoires palestiniens, pour contourner les fréquentes coupures d’électricité, les spectateurs règlent leurs générateurs électriques de telle sorte qu’ils marchent lors de la diffusion.

On observe l’affluence de nouveaux-nés appelés Noor ou Muhannad dans les maternités saoudiennes et palesti- niennes, ainsi que la multiplication des débats sur la série, à la télévision comme sur les réseaux sociaux d’internet. Sans compter une déferlante de produits  » Noor  » et  » Muhannad « , allant des posters aux T-shirts en passant par les chips. Des feuilletons turcs auparavant diffusés sur les chaînes satellitaires sont rachetés par les chaînes nationales. MBC, de son côté, poursuit l’importation de nouvelles séries très suivies tel Wa Tamdi al Ayam ( » Les journées passent « ) ou Al Ishq al Mamnou’ ( » Amours interdites « ).

Bien qu’elle ne se limite pas aux femmes, la  » Noormania  » est un phénomène essentiellement féminin. Selon Mazen Hayek, responsable de MBC,  » 85 millions de spectateurs de plus de 15 ans des deux sexes, dont 50 millions de femmes du Moyen-Orient et du Maghreb « , auraient suivi le dernier épisode de Noor. Et  » 67 millions de téléspectateurs (dont 39 millions de femmes) pour Sanawat al Daya’, soit plus d’un tiers des femmes ayant la majorité dans le monde arabe.  »

Noor est une histoire d’amour complexe entre Muhannad (Kivanç Tatlitug), un jeune businessman d’une famille riche d’Istanbul, et Noor (Sungul Oden), une jeune femme d’un milieu modeste. Il combine une série d’intrigues superposées et une communauté de personnages en relation complexe les uns avec les autres : Noor doit lutter pour obtenir l’amour de son mari, mais aussi s’imposer dans le monde du travail et la haute société où elle doit affronter de nombreux obstacles qui vont de sa belle mère à la collègue (et amante) de son mari. Autant de problèmes auxquelles de nombreuses femmes arabes sont confrontées quotidiennement.

pas des  » desperate housewives « 

Car contrairement à l’image qui a longtemps dominé les feuilletons égyptiens des années 1990, les protagonistes féminins des séries turques n’ont rien de  » desperate housewives « . Souvent financièrement indépendantes, ce sont des femmes actives et modernes. Surtout, les séries turques sont une représentation de sociétés musulmanes, et c’est ce qui distingue Noor des personnages des telenovelas latino-américaines. Epouses et mères modèles au sein de ces sociétés, les héroïnes des séries turques parviennent à surmonter les violences dont elles sont victimes dans leur couple, à concilier vie familiale et professionnelle… Elles représentent un modèle auquel beaucoup de femmes arabes s’identifient ou aspirent.

Autre facteur du succès de Noor : le séduisant mannequin Kivanç Tatlitug. Ses traits occidentaux, son rôle de mari romantique et sexy lui ont valu le surnom de  » Brad Pitt du Moyen-Orient « . Au-delà du physique avantageux, les femmes arabes comparent son comportement à celui de leur propre mari, et réclament une plus grande place au romantisme, au respect mutuel. Car bien que le mariage de Noor et Muhannad soit arrangé, pratique communément admise dans les sociétés arabes, les deux époux forment un couple moderne et qui évolue. Malgré les obstacles, divorces et remariages, ils réussissent, par le compromis et le dialogue, à entretenir une relation égalitaire le long des 145 épisodes. C’est ce respect mutuel que vont alors rechercher les spectatrices arabes. Plusieurs cas de divorce sont même recensés dans la région. Dans certains cas, il s’agit de répudiations par le mari, jaloux de Muhannad. Dans d’autres c’est la femme qui, comme Noor, impose des ultimatums et réclame le divorce. La série est un détonateur de tensions matrimoniales et sexuelles latentes dans une région régie par un code moral strict.

Noor ou Sanawat al Dayaa’ possèdent un autre atout : la turkish touch. Les séries véhiculent une identité et des valeurs culturelles qui permettent à la spectatrice arabe de s’identifier, tant à la série qu’à ses protagonistes. Le modèle oriental de la famille, présidée par un chef, est central dans la mise en scène. Enfants, petits-enfants, frères, soeurs et cousins se retrouvent souvent autour d’un café turc à l’occasion de rencontres familiales.
de la traduction à l’adaptation

Mais Noor a aussi ses opposants : l’alcool, l’avortement, les viols et le sexe avant le mariage sont des sujets que la série turque aborde et qui mécontentent l’establishment religieux arabe. Le doublage syrien ne s’est d’ailleurs pas contenté de traduire, il a aussi adapté. La série était initialement composée de 154 épisodes d’une heure, mais a été réduite à des épisodes de 45 minutes. MBC a censuré des scènes érotiques considérées incompatibles avec les moeurs de la région. Ce n’est pas suffisant aux yeux du grand mufti d’Arabie Saoudite, le sheikh Abdul Aziz Al-Asheikh, voix officielle du régime, qui interdit de regarder les séries représentant la  » laïcité turque prenant d’assaut la société saoudienne « . Et le sheikh Saleh al-Lohaidan, président des tribunaux islamiques saoudiens, appelle à l' » exécution de ceux qui détiennent des chaînes satellitaires diffusant des programmes indécents « .

Ces condamnations n’empêchent pas les spectatrices de continuer à suivre les séries turques. Car c’est justement la proximité culturelle avec la Turquie qui leur permet de faire abstraction du contenu non-conforme aux moeurs de la région. Les personnages sont avant tout perçus comme musulmans. Les images de mosquées ou de versets coraniques sur les murs, la présence de personnages jeûnant pendant le mois de ramadan ou portant le voile permettent d’atténuer aux yeux de certaines spectatrices le manque de moralité. Ils rendent acceptables ce qui ne le serait pas dans une série mexicaine.

soif de changements sociaux

Les soap-opéras made in Turkey sont aujourd’hui un produit majeur d’exportation de l’économie turque qui permet de reconsidérer de l’image du pays, devenu destination majeure du tourisme arabe. Le doublage en dialecte syrien permet de redécouvrir un voisin que les différends culturels avaient séparé, le nationalisme et l’identité arabe s’étant construits contre l’hégémonie culturelle turque. Mais les succès des feuilletons poussent aussi certains journalistes à parler d’un retour de  » l’hégémonie turque  » et à s’indigner d’une  » aliénation télévisée  » alors qu’Ankara fait preuve par ailleurs d’un nouvel activisme dans la vie politique arabe.

La consécration des soap-opéras à la turque a constitué un réveil brutal pour une industrie du divertissement arabe longtemps dominée par les acteurs étatiques. Aujourd’hui, l’espace médiatique de la région voit la naissance régulière de nouvelles chaînes satellitaires et d’importants empires médiatiques se sont constitués. Essentiellement détenus par des capitaux de monarchies traditionnelles du Golfe, ils obligent à un certain conservatisme et à un code moral strict dans les musalsalats arabes, alors que parallèlement, le succès de séries comme Noor dévoile la soif de changements sociaux d’une population essentiellement composée de moins de 30 ans.

Le dialecte, « détail » qui fait toute la différence

Langue de doublage des séries américaines dans le monde arabe, l’arabe standard n’était pas assez en phase avec le quotidien des spectateurs. En misant, en 2007, sur la diffusion de séries turques doublées en dialecte syrien, le groupe MBC a gagné un pari lucratif.

C’est vers la fin des années 1970 que le doublage d’œuvres télévisées a commencé dans le monde arabe. Il s’agissait en l’occurrence de mangas et de dessins animés comme Maya l’abeille (Al Nahla Zeina). Le doublage avait lieu en Jordanie dans un arabe standard simplifié (lire Repères, p. 17), avec un accent d’arabe du Machreq (Levant). Le monde arabe, et surtout l’Egypte, ne produisaient pas de dessins animés à l’époque. Il n’y avait donc pas concurrence avec l’industrie locale. Les feuilletons télé, essentiellement américains, étaient sous-titrés en arabe, comme c’était le cas des films depuis les débuts du cinéma. Vu le taux élevé d’analphabétisme, ce sous-titrage limitait l’audience à une élite relative et les classes populaires constituaient ainsi un public captif des productions égyptiennes.

Vers la fin des années 1980 cependant, avec l’explosion des télévisions nationales arabes et la multiplication des chaînes, les feuilletons égyptiens qui régnaient en maîtres n’ont plus suffi plus à remplir les programmes. Il a fallu se tourner vers les telenovelas sud-américaines. Et les doubler, car si jusque-là, les élites arabes suivaient volontiers les feuilletons américains en version originale, ceux qui maîtrisaient l’espagnol ou le portugais étaient rares. Comme pour les dessins animés, on a opté pour l’arabe standard – le dialecte égyptien, de Haute-Egypte ou des paysans du Delta ne semblait pas adapté aux situations d’Amérique latine.

L’arabe standard, que la plupart des Arabes comprennent mais ne parlent pas, paraissait mieux convenir, du fait qu’il était relativement éloigné des dialectes, au point de sembler quasiment une langue étrangère.

Ecart de registre

Ce n’est qu’avec la naissance des chaînes de télévision satellitaires, au milieu des années 1990, que l’Egypte, qui regardait avec suffisance les séries doublées, a commencé à prendre conscience du danger pour sa production de feuilletons. On a donc doublé les productions de dessins animés de Disney, en dialecte égyptien cette fois, mais toujours pas les feuilletons. Malgré la concurrence croissante de séries syriennes en dialecte du Levant, les producteurs égyptiens refusaient de croire au changement. Jusqu’au tsunami de Noor et des séries venues de Turquie…

A partir de 2007 en effet, MBC choisit le doublage en dialecte syrien pour la série Iklil al Ward ( » Couronne de fleurs « ), doublage effectué par Sama Production, à Damas. C’est un pari gagné et un marché qui s’avère lucratif. Car le doublage des telenovelas sud-américaines en arabe standard avait mené sur le long terme à une dispersion du public qui jugeait la langue trop complexe et trop peu adaptée aux scénarios liés à la vie quotidienne, créant un écart de registre entre l’image et la parole. Le dialecte syrien, malgré les différences importantes qui existent entre dialectes arabes, n’a pas été un obstacle au succès de Noor, au contraire. Les spectateurs interviewés dans plusieurs pays parleront de la qualité du doublage comme un facteur décisif de leur engouement pour la série.

L’égyptien pour les comédies

C’est cette qualité qu’a cherché le groupe Orbit Showtime Network (OSN), le plus grand réseau de télévision payante du monde arabe, qui propose des chaînes dédiées aux films et séries doublées. OSN a investi largement dans l’ensemble du processus de doublage, de l’usage des technologies de pointe à la coopération avec des studios hollywoodiens. En plus de traduire, les diffuseurs  » arabisent  » et adaptent au contexte local. Cela se fait aussi par le choix du dialecte. Si les séries turques et les films de Bollywood sont doublés en syro-libanais, on préfère l’égyptien lorsqu’il s’agit de séries comiques en raison de la réputation du pays dans ce registre. D’où une rivalité entre dialectes.

Le doublage en dialecte qui, en théorie, permet de rendre le contenu plus accessible, ne fait cependant pas l’unanimité. Pour certains spectateurs qui se sont exprimés à travers les réseaux sociaux, les productions étrangères perdent ainsi leur authenticité. Pour d’autres, au Maroc par exemple, le fait d’adapter en darija (dialecte marocain) des productions étrangères sur des chaînes locales permet au spectateur de s’identifier à des scénarios qui ne sont pas caractéristiques de la société marocaine, ce qui pourrait constituer une menace pour les valeurs traditionnelles du pays.

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