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La nouvelle puissance turque à un tournant 14 juin 2011

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Les Echos (France) 14 juin 2011, p. 18

Jacques Hubert-Rodier

Près de dix ans après leur arrivée au pouvoir en Turquie, l’AKP et son charismatique leader Recep Tayyip Erdogan ont de quoi se réjouir. Ils ont remporté une éclatante victoire aux élections législatives du dimanche 12 juin, avec 50 % des voix. Le Premier ministre va pouvoir former un gouvernement sans recourir à l’opposition.

Et pourtant, cette victoire, la troisième depuis 2002, du Parti pour la justice et le développement (AKP), qui se réclame d’un islamisme modéré, n’est pas aussi éclatante qu’elle paraît. Car elle ne permet pas au gouvernement de lancer – seul du moins -une réforme en profondeur de la Constitution héritée du coup d’Etat du 12 septembre 1980.

L’AKP n’est parvenu à obtenir ni la majorité des deux tiers (367 députés sur 550) pour modifier la Constitution sans avoir à consulter l’opposition ni à atteindre le seuil des 330 députés nécessaires pour soumettre à un référendum tout amendement de la loi fondamentale. Ce score rend en outre plus difficile l’objectif de Recep Tayyip Erdogan de devenir le premier président d’une nouvelle république turque élu au suffrage universel pour remplacer son ancien ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül. Car, sans définir totalement son projet constitutionnel, il souhaite l’établissement d’un régime présidentiel fort, inspiré du modèle français ou américain.

Désormais, le Premier ministre turc est à un véritable tournant. La façon dont il répondra aux nombreux défis de la Turquie d’aujourd’hui influencera non seulement son propre pays mais aussi les pays arabes qui, en plein mouvement de démocratisation, se cherchent une sorte de modèle.

Le premier impératif est de faire marche arrière sur « son inquiétante dérive autoritaire », selon l’expression de Dorothée Schmid, de l’Ifri (Institut français des relations internationales), en acceptant de composer avec l’opposition et en premier lieu avec le CHP, le parti social-démocrate d’inspiration kémaliste (du nom du fondateur de la Turquie moderne) qui a obtenu 26 % des voix. Mais aussi avec le MHP, le parti ultranationaliste (13 %), ainsi qu’avec les représentants des Kurdes. La campagne électorale a été profondément vicieuse et le gouvernement AKP a fait preuve d’un mépris fréquent, selon les observateurs, des droits de l’homme. Dans un pays où la presse est extrêmement active sur le front des débats, plus de 60 journalistes ont été arrêtés ces derniers mois sous divers prétextes. Internet a été censuré et le gouvernement envisage d’obliger les internautes à équiper leurs ordinateurs de « filtres ». « La Cour spéciale de sécurité applique souvent dans une stricte orthodoxie les législations antiterroristes » pour procéder à des arrestations, note un commentateur. Et la violence physique pendant la campagne, affirme Ahmet Insel, de l’université Galatasaray à Istanbul, a rappelé « toutes proportions gardées » les années noires qui avaient suivi le coup d’Etat de 1971.

L’autre impératif de l’AKP est d’afficher plus clairement ses objectifs sociaux et « identitaires ». Certes, la Turquie, en dix ans, s’est démocratisée en éloignant de la politique le pouvoir profond de l’armée qui se présentait comme le garant ultime de la laïcité et du « kémalisme ». Dans un pays où plus de 85 % de la population est musulmane, l’AKP se veut, un peu à l’image de la démocratie-chrétienne en Italie aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, être la synthèse réussie de l’islam et de la démocratie. Mais Erdogan et son parti sont très largement appuyés sur la bourgeoisie montante anatolienne, nettement plus religieuse que celle, traditionnelle, d’Istanbul et de la façade méditerranéenne du pays. Autant cette bourgeoisie entreprenante connue sous le surnom des « tigres anatoliens » est libérale en économie, ce qui a permis de soutenir des niveaux élevés de croissance depuis la fin de la très violente crise économique et financière de 2001, autant en matière sociale et religieuse, elle est conservatrice. Le port du voile dans les lieux publics est devenu plus courant qu’il y a dix ans. Et l’AKP est très en phase avec cette Turquie réelle. Même si Erdogan, en arrivant au pouvoir en 2002, s’est servi du levier offert par la perspective d’adhésion à l’Union européenne pour engager des réformes.

Le troisième défi est celui des minorités, en premier lieu la kurde, qui représenterait un peu moins de 20 % de la population (78 millions environ). Le BDP, le Parti de la paix et de la démocratie, représentant les Kurdes mais aussi certains courants socialistes turcs, devrait avoir 36 sièges dans la nouvelle Assemblée, 16 de plus que dans la précédente. Ce qui représente un tournant. Si rien n’est fait pour ouvrir plus la société aux Kurdes au lendemain des élections, affirme Akin Birdal, candidat indépendant pour le BDP de Gaziantep, l’un des carrefours économiques de la Turquie, il y a des risques de nouvelles tensions. Notamment parce qu’une fraction importante des jeunes kurdes est plus radicale que ses aînés.

Mais c’est aussi sur la scène internationale que la Turquie, devenue 17e puissance économique mondiale et membre du G20, devra faire ses preuves. Car, affirme Dorothée Schmid, face au monde arabe, Ankara a surtout donné l’impression de « pratiquer une diplomatie d’affairistes ». Et sa réaction au printemps arabe, notamment à l’égard de la répression du régime de Bachar al-Assad, a été décevante.

En tout cas, un échec de la poursuite de la démocratisation pourrait signifier « un retour à des politiques nationalistes et de repli sur soi » de la Turquie, comme le souligne Henri Barkey, du « think tank » américain Carnegie. Et elle pourrait éloigner encore plus le désir d’Erdogan que son pays soit « une source d’inspiration » dans le monde arabe. Les électeurs lui ont clairement fait comprendre que certes ils le soutenaient mais ne voulaient pas revenir au temps du « parti unique ».

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