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Un grand roman d’amour 17 juillet 2011

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Soleil (Canada) dimanche 17 juillet 2011, p. 35

Didier Fessou

Pour tous ceux qui s’apprêtent à partir en vacances, voici une suggestion : un grand roman d’amour. D’amour contrarié. Comme tous les amours. En somme, un classique de la littérature. Mais version turque.

Un roman intense dans lequel le sentiment amoureux puis celui de la perte de l’être aimé sont finement analysés.
En prime, une visite d’Istanbul sur fond de troubles politiques et des propos très pertinents sur les collectionneurs et la muséologie.

Échantillon : « Accumuler des objets constitue au départ une réponse à une souffrance ». Ou : « Les musées sont faits non pas pour êtres visités mais pour sentir et vivre ».

Et comme ce roman est costaud, 674 pages, il meublera vos longs après-midi. Le titre? Le musée de l’Innocence. L’auteur? Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006. L’éditeur? Gallimard.

Ma recommandation? Allez-y les yeux fermés.

Pour tout vous dire, je ne suis pas objectif car j’adore tout ce qu’écrivent les Stambouliotes en général et Orhan Pamuk en particulier. Ils sont au nombre de mes plus belles découvertes depuis que je rédige le feuilleton.
Feuilleton… quel feuilleton? On appelle feuilleton une chronique littéraire. Par extension, c’est devenu le nom d’un extrait de roman publié régulièrement dans un journal. Une pratique qui, hélas, a disparu.

Printemps 1975.
Nous sommes à Istanbul, cette ville aux marges de l’Occident. Kemal s’apprête à se fiancer avec Sibel. Tous deux sont issus de la bourgeoisie d’affaires. Des privilégiés. Qui se la jouent sur l’air « nous sommes modernes et européanisés ».

Traduction : nous ne sommes pas obligés d’attendre d’être mariés pour nous envoyer en l’air!
Dans le reste de la société turque les jeunes filles de bonne famille ne batifolent pas avec leurs promis. Même s’ils sont d’aussi bonne famille qu’elles. Et si elles s’y risquent, elles ne récoltent que du mépris. Y compris de la part de l’heureux élu. Façon de dire qu’à cette époque, la société turque n’était ni moderne ni européanisée.

J’ai l’air d’insister, mais vous verrez que c’est Orhan Pamuk lui-même qui insiste beaucoup sur cet aspect des moeurs de son envoûtant pays.

Donc, Kemal et Sibel couchent.
Un soir, de retour du restaurant, alors qu’ils étaient ronds comme des queues de pelle – parenthèse pour signaler que les Stambouliotes carburent au raki – Sibel voit un beau sac à main dans la vitrine d’une modiste.

Galant homme, Kemal s’empresse d’aller acheter le sac en question le lendemain. Et là, dans la boutique de mode, il est subjugué par une jeune vendeuse, Füsun, 18 ans, qui est une parente éloignée et pauvre du côté de la fesse gauche maternelle. Il en tombe fou amoureux et réussit à la séduire.

Leur liaison durera 44 jours. Et prendra fin le soir des fiançailles de Kemal et Sibel. Ce n’est pas Kemal qui a mis fin à la relation. C’est Füsun. Elle a coupé les ponts et elle est introuvable. Kemal sombre dans une profonde dépression. Sibel se dévoue corps et âme pour le ramener à la surface. En vain. Sibel finit par quitter Kemal. Et la plupart des amis de Kemal lui tournent le dos. À cause de son attitude à l’endroit de Sibel.

339 jours plus tard, miracle : Füsun invite Kemal à souper chez ses parents. Problème. Füsun vient de se marier avec un jeune glandeur, Feridun, qui se veut scénariste et poète. Les deux tourtereaux roucoulent à qui mieux mieux.

Pauvre Kemal…
À partir de ce moment, il va se passer deux choses inouïes.
Une, Kemal ira souper trois ou quatre fois par semaine chez les parents de Füsun, où elle vit avec son mari. Et, chaque fois, Kemal repartira avec un objet que Füsun a touché : une cuillère, une salière, une pince à cheveux, un mégot de cigarette, un bijou, un mouchoir, etc.
Deux, Feridun convaincra Kemal d’investir dans la production cinématographique parce que Füsun rêve d’être une starlette de cinéma. À l’époque, le cinéma turc était le troisième plus productif au monde derrière Hollywood et Bollywood.
Cette situation perdura pendant sept ans et dix mois. Au cours desquels Kemal veillera 1593 fois chez les parents de Füsun! Pendant tout ce temps-là, l’ambitieuse et cruelle Füsun fera lanterner Kemal.
Je résume la suite de l’histoire à grands traits : …

Non, je ne résume rien. Vous m’en voudriez. Comme dans la plupart des grandes histoires d’amour, celle-ci a une fin heureuse mais tragique.

Ce que je peux vous dire sans gâcher votre plaisir : une fois veuve, la mère de Füsun accepte de vendre sa maison à Kemal car celui-ci a décidé d’en faire un musée pour exposer les milliers d’objets qu’il a dérobés à Füsun.

Pour apprendre à mettre sa collection en valeur, il va voir ce qui s’est fait ailleurs. Il visite des musées un peu partout à travers le monde. Finalement, il a retenu un modèle : le musée dédié à Edgar Allan Poe à Baltimore.
À la fin de sa vie, Kemal a arpenté 5723 musées! Et laissé cette note à son biographe : « Que tout le monde le sache, j’ai mené une vie très heureuse ». Son biographe s’appelle… Orhan Pamuk.

Dans ce roman, l’auteur se met en scène. Lui et sa famille. D’où une ambiguïté entre la réalité et la fiction. L’on sort de ce roman en ne sachant pas trop si c’est du lard ou du cochon.

Remarquez, comme ça se passe à Istanbul et que là-bas la plupart des gens sont musulmans, ce n’est ni du lard ni du cochon.

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