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La Turquie, lassée par l’Europe, décide de créer une « Union ottomane» 12 août 2011

Posted by Acturca in Economy / Economie, Middle East / Moyen Orient, South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Figaro (France) no. 20848, vendredi 12 août 2011, p. 1
Serie été – 4/19 « Le monde dans 20 ans  »

par Laure Marchand Correspondante à Istanbul

p. 2

La Turquie, au cœur d’une nouvelle « Union ottomane »

Un scénario renversant : lassée de ses négociations infructueuses avec Bruxelles, Ankara renverse les rôles et propose à ses voisins de créer un ensemble politique et économique sur le modèle européen…

La célèbre librairie Le Monde en livres, sur l’avenue piétonnière Istiklal, au coeur d’Istanbul, est en rupture de stock, comme tous ses confrères. Sur les rives du Bosphore, il est impossible de trouver un exemplaire encore disponible des Lettres turques. Ce pamphlet à la plume sarcastique est un best-seller dans toute la Turquie. En trois semaines, il s’en est vendu 250 000 versions papier et des dizaines de milliers d’exemplaires ont été téléchargés sur Internet. Un écrivain français, caché derrière un éditeur hollandais, y dresse le portrait de l’Europe, contrée exotique en pleine décrépitude.

Sur le modèle du roman épistolaire de Montesquieu, le récit relate le voyage de Zeynep, une philosophe turque en vue, et de son amie Sevil, qui posent un regard naïf sur les capitales européennes pour mieux dénoncer les travers d’une société vieillissante et recroquevillée sur ses angoisses. «Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d’eux-mêmes ; leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure», feint de s’étonner Sevil, pastichant allégrement les Lettres persanes.

L’envie n’était plus là

Il y a vingt ans, l’Union européenne constituait pourtant encore un avenir enviable pour les Turcs. De laborieuses négociations d’adhésion étaient toujours en cours. Mais déjà, le tonitruant premier ministre de l’époque, Recep Tayyip Erdogan, ne ratait pas une occasion de stigmatiser ce « club chrétien » qui ne voulait pas que les Turcs se joignent à lui. « L’Europe est proche du stage gériatrique, vitupérait-il en 2011. La Turquie bout de la vigueur dont (elle) a tant besoin. » Las, des deux côtés, l’envie n’était plus là. Les pourparlers n’en avaient plus que le nom. Ankara et Bruxelles se regardaient en chiens de faïence.

Les Turcs se souviennent en souriant du sentiment d’humiliation qu’ils ressentaient lorsque le président français, Nicolas Sarkozy, et la chancelière allemande, Angela Merkel, leur refusaient un avenir européen. L’avenir les a vengés : l’Union européenne n’a pas résisté à la crise de la dette et de la monnaie. Et la Turquie a su tirer le meilleur de cette aventure historique. Elle a fini par effectuer toutes les réformes démocratiques réclamées alors par la Commission européenne. Elle peut désormais se targuer d’être une honorable démocratie. Cela ne s’est pas fait sans douleur. Mais même les Kurdes de Turquie ont enfin obtenu les droits qu’ils revendiquaient depuis des lustres : les provinces kurdes jouissent d’une large autonomie, sur le mode catalan, et l’enseignement en langue kurde est proposé à tous les élèves qui le souhaitent.

Couplés à la crise financière mondiale, les déboires européens ont accéléré le basculement du pouvoir économique vers les pays émergents. Puissance régionale affirmée, la Turquie fait partie des grands gagnants, comme le pronostiquait PricewaterhouseCoopers (PwC) dès 2011. Il y a dix ans déjà que le PIB turc a dépassé celui du Canada, conformément à cette étude prospective. Dans deux ans, il aura dépassé l’Italie. Et à ce train-là, les prévisions de PwC pour 2050 sont bien parties pour être réalisées : la Turquie, 12e économie mondiale, talonnera la France, qui aura reculé à la 11e place. «En 2030, l’Europe continuera d’être le principal partenaire commercial des Turcs, tablait Hugh Pope, spécialiste de la Turquie au sein de l’International Crisis Group. Le pays continuera de bénéficier d’investissements et de transferts technologiques venus de l’Ouest. »

Plus que jamais, les hommes d’affaires turcs ont investi les marchés du Moyen-Orient, mais les liens économiques entre la Turquie et l’Europe sont de plus en plus imbriqués. Les partenariats turco-européens sur les pays tiers, en Afrique ou dans le Caucase, pour décrocher les constructions de lignes de métro ou de tunnels sous-marins se nouent désormais facilement. Et l’électroménager dans les foyers suédois ou irlandais est fabriqué en Anatolie.

La tendance était déjà très nette il y a vingt ans. Mais le « made in Turkey » n’était pas vraiment un argument marketing choc. Aujourd’hui, les spots publicitaires n’hésitent pas à le mettre en exergue. Les Turcs sont désormais perçus comme les « Allemands » de la région.

La raréfaction du pétrole a profité à la Turquie, dont les sous-sols sont pauvres en énergie fossile. Un temps, elle a exploité le filon du bore, dont elle détient les premières réserves mondiales, espérant en faire « l’or noir du XXIe siècle ». Mais le minéral n’a pas tenu ses promesses. L’éolien et le solaire, dont la Turquie regorge, l’ont remplacé. Ce qui fait les bonnes affaires d’Alphan Manas.

Des ambitions régionales

  • Les négociations avec l’Union européenne ont débuté le 3 octobre 2005.Elles ne progressent plus et restent tributaires du règlement de la question chypriote comme de l’opposition de plusieurs pays, dont la France, à une adhésion turque à l’UE.
  • La Turquie cherche à développer son influence régionale pour compenser les difficultés rencontrées avec l’Europe.
  • Ministre des Affaires étrangères depuis mai 2009, Ahmet Davutoglu est l’artisan de ce renouveau diplomatique turc. Sa volonté de rechercher une « profondeur stratégique » par une politique de « zéro problème » avec les voisins des anciennes marches de l’Empire lui ont valu l’étiquette de « néo-ottoman ».

Conflit israélo-palestinien enfin résolu

Cet investisseur turc, qui avait été tenté par le rachat de l’équipementier automobile français Heuliez, en 2010, avait vu juste. Ingénieur de formation, féru de nouvelles technologies, il était président de la section turque de l’Association mondiale des futuristes et déclarait : « Dans vingt ans, on sera capable de stocker les énergies solaires. » Déjà, il avait dessiné les premiers prototypes de sa voiture, la Cookie – « un nom frais, petit, que l’on retient » -, qui fonctionne avec le soleil. Sa mini-citadine de deux places fait un tabac chez les foyers turcs, dont le modèle familial se réduit de plus en plus à une mère, un père et un enfant unique. Son business plan était également en place : « La Turquie assemblera ses voitures en Syrie, au Liban, en Égypte… Sous une forme ou une autre, une »Union ottomane* aura pris corps. » Le bouleversement politique qui, en 2011, était en train de redessiner la région allait non seulement donner un coup d’accélérateur supplémentaire à son entreprise florissante mais aussi voir ses prophéties se concrétiser.

Les accords d’Istanbul viennent en effet d’être signés sur les rives du Bosphore, au palais de Dolmabahçe, dernière résidence des sultans ottomans. Près de quarante ans après l’échec du processus d’Oslo, le conflit israélo-palestinien est enfin résolu. La paix entre Israël et la Palestine était la dernière condition à remplir pour permettre au grand rêve turc d’union régionale de se réaliser.

Ankara a beaucoup appris de ses négociations non abouties avec l’ancienne Union européenne. L’expérience lui a donné l’idée d’inverser les rôles et de proposer un projet politique aux pays qui faisaient jadis partie de l’Empire ottoman. Une fédération peu contraignante en ce qui concerne la supranationalité politique se dessine. La seule exigence que les candidats doivent remplir est d’avoir transcrit dans les lois nationales un acquis communautaire qui ressemble fortement à celui qui avait été mis en place au sein de l’Union européenne.

Havre de paix

« L’acquis a été traduit dans toutes les langues utilisées dans ce vaste ensemble, en turc, arabe, serbe, perse, hébreu… », explique Cengiz Aktar. Cet universitaire de renom, autrefois spécialiste de l’Union européenne, s’est reconverti en conseiller auprès des États qui veulent rejoindre ce nouvel ensemble. Les pays du Moyen-Orient, qui ont souffert des conflits régionaux pour le partage de l’eau, veulent en faire partie. Tous les Balkans aussi. « Même la Bulgarie et la Grèce, anciens membres de l’UE, ont fait ce choix, déclare Cengiz Aktar. De l’autre côté, des pays comme l’Arabie saoudite ou les deux Libyes, font leur expérience démocratique comme ceux d’Europe centrale, lorsqu’ils avaient rejoint l’Union européenne en 2004.»

Décentralisée, cette aventure collective vise à faire de cette région qui a tant souffert au fil des siècles un havre de paix. La fédération devrait être dotée de quatre capitales afin de prévenir les déséquilibres géographiques : Sarajevo, Istanbul, Alexandrie et une Jérusalem à deux visages, l’un israélien, et l’autre palestinien. Le plus difficile est finalement de lui trouver un nom. « Union ottomane » rappelle trop la domination historique des Turcs. « Ma proposition d' »Union Mottomane » (« MO » pour Moyen-Orient) a de bonnes chances d’être retenue», glisse Cengiz Aktar, qui arbore déjà le titre d’expert ès affaires mottomanes.

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