jump to navigation

Turquie : la posture impériale 17 septembre 2011

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
Tags: , , , ,
trackback

Le Figaro (France) 17 September 2011, p. 18

Dorothée Schmid

Responsable du programme Turquie contemporaine à l’Ifri*, l’auteur analyse les enjeux de la lutte d’influence que mène Erdogan au Moyen-Orient.

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a effectué cette semaine une tournée importante dans les trois pays du printemps arabe – Égypte, Tunisie, Libye. Il s’agissait pour la Turquie de reprendre pied dans la région en ciblant les lieux où le changement de régime est acquis. Ce voyage intervient après des mois de flou relatif d’une diplomatie turque plutôt contrariée par les bouleversements au Moyen-Orient, mais qui fait toujours preuve d’une capacité de rétablissement spectaculaire.

Premier arrivé sur place une fois retombée la poussière des révoltes, le leader turc était prêt à engranger les bénéfices à moyen terme d’une politique étrangère désormais maîtresse dans l’art des retournements, comme l’a démontré l’affaire libyenne, où la Turquie a rejoint tardivement et à contrecoeur la coalition ; prêt aussi et surtout à profiter de sa popularité apparemment intacte auprès des foules arabes. La mise en scène de la grandeur turque aurait été parfaite si un incident de dernière minute n’était venu gâcher la fête : le président français Nicolas Sarkozy, accompagné du premier ministre britannique David Cameron, a en effet devancé son rival turc à Benghazi.

Ce rebondissement de dernière minute a une forte portée symbolique. Il marque un nouvel épisode dans la compétition rampante entre Français et Turcs pour l’influence au Moyen-Orient et annonce le retour des puissances étrangères dans le jeu politique arabe en recomposition. Depuis quelques années, la diplomatie très active du gouvernement turc post-islamiste issu de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002) taille en effet des croupières à la politique arabe de la France. Après avoir testé sur différents terrains sa capacité de médiation et assuré la croissance de ses marchés sur l’ensemble du Moyen-Orient, Iran et Israël compris, la Turquie offre aujourd’hui à un monde arabe en plein bouleversement un modèle de développement économique et de consolidation démocratique, capable d’arranger l’islam avec la modernité.

C’est bien ce « modèle turc » qu’Erdogan est venu présenter en Égypte ; un système clé en main qui ne semble pourtant plus séduire sans réserve ses interlocuteurs, puisque les Frères musulmans, public a priori le plus naturellement acquis à l’AKP, ont cette semaine fait connaître leurs réticences face aux ambitions de leadership régional de la Turquie.

Depuis quelques années, la diplomatie très active du gouvernement turc post-islamiste (…) taille des croupières à la politique arabe de la France

La Turquie n’est en effet pas systématiquement perçue comme une « source d’inspiration » , selon l’expression préférée d’Erdogan ; elle apparaît aujourd’hui plutôt comme aspirant à l’empire. Le très créatif ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu est depuis trois ans l’architecte d’une diplomatie tous azimuts, riche d’une nouvelle vision de l’ordre international centrée sur la Turquie. Cumulant le dynamisme d’une puissance émergente et la stature d’un ancien empire régional, celle-ci dispose de tous les atouts nécessaires pour jouer dans la cour des grands. Elle s’emploie aujourd’hui à rattraper le temps perdu pendant la guerre froide, où elle se contentait d’un rôle d’appui obligatoire aux Américains. L’ivresse de l’indépendance retrouvée et de la croissance économique sur une tendance de 8 % à 9 % cette année, une performance particulièrement rare par les temps qui courent justifient l’audace présente de la politique étrangère turque.

Une audace qui masque opportunément les contradictions et les fragilités d’une diplomatie qui cherche ses nouvelles marques. Au Moyen-Orient, la Turquie avance au culot sur des terrains minés. Réactivité, capacité à agir sur tous les fronts, déploiement de moyens, mais aussi et surtout goût de la communication, comme l’avait déjà montré le très médiatisé voyage du premier ministre turc en Somalie fin août, sous le signe de la charité islamique. Erdogan rêvait cette fois-ci de se rendre à Gaza ; la tension israélo-arabe croissante, à laquelle la Turquie a jouté son grain de sel en expulsant récemment l’ambassadeur israélien, a contrarié ce projet.

Après des mois de tergiversations sur le cas syrien, qui ont montré les limites de son influence sur un régime supposé ami, le gouvernement turc a condamné tardivement les atrocités de Bachar el-Assad. Partisan d’une solution diplomatique sur le dossier nucléaire iranien, il a accepté le déploiement des éléments du système antimissile de l’Otan sur son territoire, provoquant récemment la fureur de Téhéran. Le système de cloisonnement et d’équilibre sur lequel repose l’architecture davutoglienne au Moyen-Orient est mis à mal par les crises à répétition. Sous la rhétorique du soft power , pointe alors le réflexe d’un hard power qui insiste désormais sur ses capacités maritimes en Méditerranée orientale. Reste alors à démêler l’équation complexe des relations entre l’armée et le pouvoir civil en Turquie – un jeu certainement loin d’être terminé.

* Institut français des relations internationales

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :