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« La Turquie est le modèle à suivre, c’est une évidence, mais cela n’est pas suffisant » 10 novembre 2011

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE, USA / Etats-Unis.
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Aujourd’hui la Turquie, 10 novembre 2011

Propos recueillis par Mireille Sadège, Tsvetelina Angelova et Marion Fontenille

Nuray Mert est journaliste et enseignante à l’université d’Istanbul. Pour elle, la politique extérieure du «zéro problème avec les voisins» est un idéal irréaliste, l’intervention en Libye est condamnable d’autant plus que la rébellion a été constituée par les occidentaux et enfin, l’entrée de la Turquie dans l’UE difficile pour ne pas dire impossible. Rencontre avec cette figure libre et indomptable des médias turcs.

Quelle est votre opinion sur la politique « zéro problème avec les voisins » menée par le ministre des Affaires étrangères, M. Davutoğlu ?

Cela partait d’une bonne intention. C’était une sorte d’idéal rêvé pour le ministre Davutoğlu. Mais elle a échoué. Selon moi, cette politique a plutôt fini en « zéro ami pour la Turquie ». En tout cas, même comme idéal, cette politique n’était pas réaliste. Il est impossible d’avoir zéro problème dans le Moyen-Orient. Les Turcs doivent prendre conscience que nous ne pouvons effectivement mener une telle politique, que si nous prenions acte de la situation complexe de cette région. La Turquie n’est pas entrée en confrontation directe avec les pays de la région, mais en tant qu’alliée de l’Occident et membre de l’OTAN, il est impossible de jouer sur les deux fronts. La Turquie continue à maintenir cette politique d’équilibre entre les deux mais cela devient de plus en plus difficile. Par exemple, le gouvernement turc n’ose pas s’opposer au régime syrien, mais les alliés occidentaux la forcent à intervenir. Il est temps, désormais, de trancher.

Voulez-vous dire que la Turquie est prise dans un étau ?

Disons que d’un côté, la Turquie aspire à être le leader du Moyen-Orient, mais que de l’autre, l’Occident devient de plus en plus critique vis-à-vis de l’Iran, par exemple, et ne permettra pas au gouvernement turc de mener sa politique. D’autre part, la Turquie espère que si elle réussit à faire face à la crise en Syrie, les États-Unis l’aideront à trouver une solution à la question kurde dans le nord de l’Iraq et qu’ainsi, elle pourra aussi contrôler les Kurdes en Syrie. C’est la raison pour laquelle la Turquie est séduite par l’idée d’intervenir en Syrie, mais en même temps, elle refuse de se confronter à l’Iran, ainsi que d’entrer en conflit direct avec les pays du Moyen-Orient. C’est une position très délicate pour le gouvernement turc.

Selon vous, la Turquie a-t-elle un rôle à jouer dans le printemps arabe ?

La Turquie est dans une situation très difficile et loin d’être le leader de la région. Mais ce n’est pas dû au Premier ministre ni à la politique extérieure : n’importe quel gouvernement serait dans la même situation puisque tout est en train de changer. Tout est chaotique, personne ne peut prévoir les changements et alors n’importe quelle politique échouerait. Nous sommes le modèle à suivre, c’est une évidence, mais cela n’est pas suffisant. Les pays arabes doivent s’arranger entre eux, c’est un processus indigène.

Et puis la Turquie, comme tous les autres, n’avait pas prévu les événements dans le monde arabe. Elle a été dépassée et a beaucoup hésité avant d’agir. Même dans le cas de l’Egypte, nous n’avons pas réussi à comprendre ce qui se passait. Et seulement après avoir compris que l’Occident soutenait la révolution du peuple, alors à son tour, la Turquie a aidé l’opposition en Egypte.

Pour la Libye, le pays avec qui nous avons de grands intérêts économiques, cela a été pareil. Nous n’avons pas réagi assez rapidement ! Je dirais que c’est la faiblesse de notre politique extérieure – nous voulons avoir un rôle, nous intervenons dans les conflits, mais tout d’un coup nous sommes perplexes. Alors quel est le rôle que l’on veut jouer au Moyen-Orient si nous ne pouvons même pas assimiler les événements et s’il nous faut autant de temps pour prendre une position officielle ?

Encore une fois, la Turquie est un bon modèle pour les pays de la région. Mais le problème est qu’elle n’est pas claire dans ses prises de positions. Et selon moi, dans l’attitude d’un gouvernement, les hésitations et la confusion sont ce qu’il y a de pire.

Que penser de la réaction du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan par rapport à la visite de Sarkozy et Cameron en Libye ?

C’était une réaction bizarre. C’est étrange qu’Erdoğan se soit rendu en Libye après eux et qu’il les accuse ensuite d’avoir volé son rôle. Finalement c’était grâce aux efforts de Sarkozy et de Cameron que le régime en Libye a changé car ils soutenaient la mission de l’OTAN financièrement et militairement. C’est un travail qui a pris six mois à la France et au Royaume-Uni. En sachant que la Turquie est leur allié, il est d’autant plus étrange d’entendre les critiques d’Erdoğan affirmant que ces deux pays veulent voler le pétrole de la Libye. Après tout, nous aussi, nous avons des intérêts en Libye, notre aide n’est pas de la charité. Avec le Qatar et les Émirats arabes, nous faisons partie des quelques pays musulmans à être intervenus en Libye. Vous voyez qu’il n’y a pas de point de comparaison entre les trois. La Turquie est forcée de jouer un rôle dans le conflit en Libye et si nous refusons ce rôle, il faut que nous soyons cohérents. Erdoğan ne l’est pas. Entrer dans le conflit et après critiquer ses alliés, c’est étrange, pour ne pas dire scandaleux.

Que pensez-vous de l’intervention de l’OTAN en Libye ?

Je suis totalement contre car cette opération militaire est une sorte d’occupation. Il y a un grand débat sur ce sujet et c’est très complexe. Si vous ne soutenez pas l’intervention, cela signifie que vous supportez Kadhafi. L’intervention militaire en Libye mérite d’être appelée « intervention impérialiste ». Il y avait les bombes des alliés, mais il n’existait pas vraiment d’opposition au sein du pays. Soyons sincères, les Occidentaux ont investi beaucoup pour inventer la résistance. Les rebelles étaient à l’étranger et c’est le cercle vicieux des régimes autoritaires : ils interdisent toute forme d’opposition et la résistance se forme à l’étranger. C’est pourquoi l’OTAN devait plutôt entrainer les rebelles, trouver des bandes dans la rue, pour éviter une grande opération terrestre. Ces bandes, ce n’était pas de la résistance. Qui a le droit d’intervenir et que se passerait-il s’ils n’intervenaient pas ? On ne peut pas encore répondre à cette question, mais cette situation restera dans l’Histoire.

Que pensez-vous de la récente rencontre entre Recep Tayyip Erdoğan et Barack Obama ?

Il est évident que le point central de ce rendez-vous était la question syrienne. Le discours d’Obama était critique envers la Turquie, mais personne ici n’ose le dire et donc les médias ont essayé de présenter cette rencontre comme une perspective positive. Mais Obama n’a rien dit d’encourageant sur la politique turque, il a uniquement remercié la Turquie pour son soutien aux missions militaires en Afghanistan et en Lybie et de cette façon, directement et indirectement, il a fait comprendre que la Turquie devrait intervenir en Syrie, que c’était le rôle de la Turquie et qu’elle ne pouvait pas échapper au conflit.

En Turquie, beaucoup de personnes pensent que le printemps arabe n’est que la mise en œuvre du projet de « Grand Moyen Orient des États-Unis » pour une nouvelle reconfiguration de la carte et des frontières de cette région. Partagez-vous cet avis ?

Bien sûr, si vous êtes à la tête d’un des pays occidentaux, vous tenterez de profiter de la crise au Moyen-Orient et d’avoir des amis et non pas des ennemis dans la région. Et bien évidemment, l’Occident essaye de contrôler la situation. Certains pensent même que ce sont les États-Unis et ses alliés occidentaux qui ont orchestré les révolutions arabes. Pour d’autres, ce sont les soulèvements populaires qui ont amené le changement. En réalité, je pense que ni l’un, ni l’autre n’est complètement vrai car la crise dans la région contient beaucoup d’aspects. Je dirais qu’il y a un peu des deux : l’aspect spontané, mais aussi la canalisation des événements par les Occidentaux.

Nous aussi en Turquie nous avons beaucoup de protestations et de mouvements dans la région kurde. Pour autant, cela ne fait pas le printemps kurde ! Nous n’avons pas les caméras de CNN et d’Al Jazzera qui soutiennent cette révolution. Ces événements là peuvent facilement être décrits comme une révolution puisqu’il s’agit de millions de protestants. J’étais à Diyarbakır pour les célébrations du Nouvel an kurd et je vous assure qu’il y avait là plus de personnes que sur la place Tahrir! Alors, oui, il semble que si la résistance populaire bénéficie du soutien de l’Occident, elle devient le printemps arabe. C’est cela leur agenda, créer une zone d’alliés. Et du point de vue turc, ils croient que tout le monde donnera à la Turquie le rôle du grand frère mais ce n’est pas réaliste. Pourquoi les pays arabes permettraient-ils à la Turquie de créer un nouvel Empire Ottoman dans la région ? Cette idée que les occidentaux soutiendront un tel projet est une illusion et cela peut coûter cher à la Turquie.

Quel regard portent ses voisins sur la Turquie ?

Commençons par l’Iran. Ce pays n’accepte pas cette « double position » de la Turquie, mais il mène une politique très intelligente. En aucune manière il ne provoque la Turquie. C’est vrai que l’Iran est un pays horrible, qui est aligné à nos ennemis, mais l’Iran est suffisamment lucide pour ne pas se confronter à la Turquie et de cette façon il la met dans une position très délicate. C’est pourquoi l’Iran cherche à créer des tensions sur la question kurde – un problème sensible pour la Turquie. Ainsi, le gouvernement turc a essayé de montrer que l’Iran venait en aide au PKK. Il est très facile de manipuler l’opinion publique, vous savez. Il suffit de montrer l’image d’un Iran qui supporte nos ennemis. Mais l’Iran a très bien compris cela et commence à attaquer les Kurdes. C’était un message clair adressé à l’opinion publique turque : « nous sommes vos amis, nous écraserons vos ennemis ».

Et les autres pays de la région ?

Ce sont véritablement l’Egypte et l’Arabie saoudite qui contrôlent la région et ils ne sont pas enthousiastes de voir la Turquie émerger comme nouveau leader. Il est vrai que la Turquie est puissante, qu’elle a une économie développée et qu’elle peut être une sorte de leader dans la région, mais aucun des pays arabes n’acceptera la Turquie comme acteur majeur au Moyen Orient. Même si les relations entre les pays arabes sont tendues, ils parlent la même langue, ils partagent la même culture et ont une histoire commune.

Les Frères musulmans apparaissent comme la nouvelle force légitime et même s’il est très difficile de traiter avec ces derniers, puisque ce sont des musulmans radicaux, ils restent essentiels, si on veut créer un nouveau Moyen Orient – ils ont de l’influence dans tous les pays arabes, même si le degré de cette influence est différent. La Turquie peut être un intermédiaire entre l’Occident et les Frères musulmans, mais elle ne peut pas prendre leur place. La Turquie peut, dans une certaine mesure, modérer les musulmans et c’est son rôle mais il ne faut pas qu’elle surestime sa position.

Craignez-vous les tensions engendrées par la dégradation des relations entre la Turquie et Israël ?

Premièrement, la Turquie a dépassé son rôle, c’est la raison pour laquelle les relations ont été entachées. La Turquie n’était pas supposée avoir une telle confrontation avec Israël, mais au contraire jouer un rôle de rééquilibrage. Quant à la société turque, on ne peut pas dire qu’elle s’intéresse véritablement à la question israélienne, cela concerne surtout les observateurs politiques. Mais il est vrai que les gens ordinaires ont peur que la crise entre la Turquie et l’Israël puisse influencer d’une manière négative les relations avec l’Occident. Erdoğan reçoit même le support de ses opposants quand il s’agit de la question israélienne. Selon moi, le plus inquiétant est le fait que la Turquie ait été totalement exclue du débat sur la création d’un État palestinien au sein de l’ONU et du processus de paix dans le conflit israélo-palestinien

A ce propos, quelle est votre opinion sur la candidature de la Palestine auprès de l’ONU ?

Je ne pense pas que cela soit un grand pas, ni un enjeu principal pour la Palestine. Il y a beaucoup trop de difficultés pour que l’on puisse dire que cela serait un succès. Cette candidature concerne uniquement les Palestiniens qui résident sur le territoire du pays et pas ceux qui vivent à l’étranger. Par la reconnaissance d’un État palestinien, on contournerait la vraie question de fond, notamment celle du droit de retour des expatriés. De plus, le fait que la Palestine soit reconnue par l’ONU pourrait créer une situation politique très tendue par rapport à Israël. Le gouvernement de Netanyahou est nationaliste. Il ne travaille pas dans l’intérêt des Juifs d’Israël mais dans l’intérêt des diasporas. Les critiques sont donc nombreuses à ce sujet.

Qu’en est-il à l’heure actuelle des relations entre l’Union européenne et la Turquie ?

Je n’ai jamais pensé que la Turquie puisse devenir membre de l’UE. Ce n’est pas du tout réaliste. Je connais bien les démocrates turcs et ils voulaient absolument voir la Turquie intégrer l’UE car ils pensaient que cela serait une garantie pour la démocratie dans notre pays. Mais finalement, ils ont risqué la démocratie en Turquie car ils ont mis tous leurs efforts dans la candidature pour l’UE. Et évidemment la candidature de la Turquie est très problématique pour l’UE. La Turquie est un énorme pays, en plein développement économique mais aussi politiquement et culturellement très différent. Alors il sera difficile de l’intégrer au sein de l’Europe, qui a déjà des problèmes avec les minorités musulmanes. Et si cela échoue ? À l’époque j’étais contre l’intégration et je pensais que cela risquerait de nous faire perdre la bataille pour la démocratie. Et vous savez quelle est la condition politique dans le pays aujourd’hui.

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