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Des « je » solitaires 11 novembre 2011

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres.
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Le Monde (France), vendredi 11 novembre 2011, p. Liv1
Monde des livres

Catherine Simon

Ils s’appellent Kapuscinski, Kemal, Vollmann. Des reporters dont la vie et les écrits se lisent comme des romans

C’est souvent dans une chambre d’hôtel que démarrent les reportages du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski (1932-2007). Il vous ouvre la porte, se met en scène, vous parle comme à un vieux copain à qui on donnerait des nouvelles d’une contrée lointaine. Vous entrez sans méfiance. Il vous emballe. En tout bien, tout honneur. Il n’est jamais question de sexe, dans les reportages de cet obstiné séducteur de « Kapu », comme l’appelaient ses proches. Son « je » est un fil d’Ariane, une rampe où s’agrippe le récit.

A Luanda, en 1975, veille de l’indépendance, vous voilà dans sa chambre du Tivoli, avec « vue sur la baie et le port ». Ainsi commence D’une guerre l’autre. L’envoyé spécial de l’agence de presse polonaise vous présente ses voisins de palier, des petits Blancs qui attendent de pouvoir s’arracher à la guerre angolaise. Ils l’appellent Ricardo, version portugaise de Ryszard. La femme de ménage de l’hôtel, Dona Cartagina, trouve le moyen d’apporter au reporter une bouteille d’eau, « quand il n’y avait plus rien à boire dans la ville ». Vous souriez, vous plongez. Vous êtes cuit. Pareil à Téhéran, en 1980. Le plancher de sa chambre est « jonché de journaux (…), d’éditions spéciales avec des titres accrocheurs ». Vous reconnaissez la photo du chah d’Iran, celle de l’ayatollah Khomeiny. Vous entrez dans l’histoire. Vous êtes à sa hauteur. Plaisir.

« Quand je m’installe à l’hôtel – cela m’arrive souvent – j’aime m’entourer d’une certaine pagaille. Pour moi, le désordre crée une sensation de vie, il est un substitut d’intimité (…) », semble s’autocélébrer le reporter, dans Le Shah. C’est qu’il dit « je » à tout bout de champ, Kapuscinski ! Il se place sur la photo, au premier rang. Moins en héros (il aime ça) ou en antihéros (il aime aussi), qu’en instrument de mesure : son « je » donne au récit une échelle humaine. Son corps, ses sensations physiques sont des éléments du reportage, un gage de vérité.

Le « je » de Kapuscinski en dit long sur le reporter (son narcissisme, ses coups de génie), mais peu sur le citoyen polonais et moins encore sur l’être intime. Son biographe, Artur Domostawski, le reconnaît volontiers : l’auteur d’Ebène est un homme masqué. Les révélations de Kapuscinski. Le vrai et le plus que vrai ont fait scandale en Pologne. On y découvre un journaliste possiblement bidonneur, que la collaboration avec les services de renseignement polonais ne choque pas et que la sacro-sainte vérité des faits n’empêche pas de dormir…

Contre vents et rumeurs, Kapuscinski n’en reste pas moins un homme engagé. « De quoi est-ce que je veux parler ? D’abord de la dignité retrouvée de cet homme du tiers-monde, méprisé et humilié pendant des siècles », explique-t-il, dans une interview citée par Domostawski. « Le reportage, qui nous permet de toucher à la vraie vie, peut être salvateur », affirme, comme en écho, un autre journaliste de renom, l’écrivain turc Yachar Kemal, dont huit grands reportages rassemblés en un livre, Pêcheurs d’éponges, viennent d’être traduits en français. « Si le journalisme au niveau mondial avait accordé autant d’importance au reportage qu’à l’information, la représentation de notre monde et de notre époque s’en serait trouvée modifiée. Et peut-être que le reportage nous aurait permis de croire dans un monde meilleur », ajoute le contemporain de Kapuscinski.

Kemal, lui aussi, écrit à la première personne du singulier. Lui aussi fait montre de ce don d’« empathie », dont se prévaut Kapuscinski. Mais il est un Turc parmi les Turcs. Son terrain de reportage est son propre pays. Il se promène parmi les pêcheurs de la Corne d’or, comme un simple quidam. Il ne prend pas de notes. Kemal observe la vie des hommes « jusqu’aux frontières de la fiction » -, laquelle finit par l’emporter, faisant du reporter un romancier reconnu bien au-delà de la Turquie.

Pas d’espoir d’un « monde meilleur », en revanche, ni de combat pour la « dignité retrouvée » dans les trains où William T. Vollmann vous fait grimper. Artiste tous azimuts, Vollmann est le narrateur obligé de ce voyage existentiel, qui cahote à fond les wagons, de Salt Lake City à Cheyenne.

Le Grand Partout n’a pas vraiment de début ni de fin. On peut le picorer, comme on pioche dans un dictionnaire. « Qu’est-ce qu’on peut faire dans la vie, Ira ? Qu’est-ce qu’on peut faire à part transiter ? », demande Vollmann à un de ses compagnons de hasard.

Au côté de son ami Steve Jones, Vollmann traverse le Grand Ouest américain, découvrant la tribu des « hobos », qui se déplacent illégalement à bord des trains de marchandises. Paradoxalement, on ne bouge guère, le récit ne s’éloignant jamais beaucoup des rails, des wagons et de leurs passagers clandestins.

Le Grand Partout est un grand reportage qui se moque de lui-même. Un jour, Vollmann offre vingt dollars à un hobo, pour que ce dernier lui raconte sa première resquille. Un je-m’en-foutiste, ce Vollmann ? Un anti-Kapuscinski ? « Je suis un microbe sur une trompe d’éléphant », corrige-t-il. « Microbe » peut-être, mais minutieux. Il prend des notes, des photos.

Pour fixer l’éphémère, s’en souvenir un peu. « Le plus beau, dans ces voyages, c’était ça : respirer l’air du réel ». Il n’en laisse que des traces, c’est-à-dire des mots. Comme un doigt sur la buée d’une vitre, un « je » solitaire. Lonesome reporters…

Kapuscinski. Le vrai et le plus que vrai, d’Artur Domostawski, adapté par Jan Krauze, traduit du polonais par Laurence Dyèvre, Les Arènes, 542 p., 27 €;. De Ryszard Kapuscinski, Flammarion vient de faire paraître D’une guerre l’autre. Angola 1975, Le Shah et Le Négus.

Pêcheurs d’éponges, de Yachar Kemal, traduit du turc par Jean Descat, Bleu autour, 320 p., 22 €.

Le Grand Partout, de William T. Vollmann, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, Actes Sud, 180 p., 22 €.

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